Hypatie ou la science victime du pouvoir

Hypatie ou la science victime du pouvoir

Dans un climat d’intolérance entretenu par l'évêque d'Alexandrie, la philosophe et mathématicienne Hypatie paya le prix de son indifférence envers les dieux, elle qui enseignait et influençait aussi bien les chrétiens que les païens.

Par Maurice Sartre

Rien, a priori, ne permet de savoir quelle idée Hypatie se faisait du pouvoir, quel rôle elle lui assignait, quelle autorité elle lui contestait. La documentation est si mince que l’historien se doit d’être modeste face à cette femme d’exception. Pourtant sa mort la place doublement au cœur de la question du pouvoir, d’abord en raison des circonstances de son assassinat, ensuite parce qu’à partir du XVIIIe siècle les philosophes des Lumières l’ont érigée en victime emblématique du pouvoir des clercs. Née vers 355, la fille du mathématicien et astronome Théon d’Alexandrie suit très tôt les traces de son père et maître. Philosophe néoplatonicienne, mathématicienne, elle anime un cercle que fréquentent aussi bien chrétiens que païens. On révise aujourd’hui à la hausse son œuvre propre, longtemps attribuée à son père. Le texte transmis de L’Almageste et des Tables faciles de Ptolémée n'est sans doute que l'édition qu’elle révisa. Mais elle surpassa son père en s'attaquant à des mathématiciens réputés difficiles, comme Apollonios de Perge (v. 240-v. 190 av. J.-C.), dont elle commenta Les Coniques, et surtout Diophante d’Alexandrie, le plus complexe des mathématiciens de l'Antiquité : ses Arithmétiques en treize livres sont conservées (six livres en grec et quatre en arabe) avec de nombreuses annotations qui peuvent remonter en partie aux commentaires d'Hypatie.

Hypatie semble absente des évènements de son temps. Nul ne parle d’elle lors de l’incendie du Sérapéum d’Alexandrie en 391-392, y compris de l’importante bibliothèque qu’il abritait. L’opération avait été conduite par le patriarche Théophile et secoua les milieux intellectuels païens, conduits par le philosophe néoplatonicien Olympios. Née païenne, Hypatie le resta en dépit des multiples interdictions édictées par les empereurs. Que des chrétiens notoires fréquentent son cercle prouve à l’évidence que son néoplatonisme ne heurtait personne ; les lettres que son disciple Synésios de Cyrène (évêque en 411) lui a adressées comportent des allusions précises à son enseignement qui permettent de mesurer l'étendue de ses lectures (Pythagore, Platon et Aristote) et l'importance de ses commentaires échappant à toute controverse religieuse. Hypatie serait-elle consensuelle ? Bien des notables d'Alexandrie fréquentent sa maison et beaucoup occuperont, plus tard, de hautes fonctions dans l'administration impériale ou dans l'Église. La plupart sont chrétiens. Et pourtant, ce sont des chrétiens qui, en 415, provoquent sa mort.

Hypatie représente ce qu’il exècre

Après sa promenade, Hypatie rentre chez elle en charrette. Un groupe d'hommes se jette sur elle, l'arrache à sa voiture, la traîne dans une église proche et, là, la dénude et lui lacère le corps à coups de tessons de céramique, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Puis le cadavre est démembré et brûlé. L'affaire fit grand bruit car le chef des tueurs, un certain Pierre, était un clerc de l'Église d'Alexandrie. Avait-il agi seul ou n’était-il que l’agent de Cyrille, évêque de la ville ? Cyrille, qui a succédé à son oncle Théophile, fait régner un climat d’intolérance dont on possède de multiples preuves. Or Hypatie représente ce qu’il exècre : sa relative indifférence envers les dieux, son attachement aux philosophies anciennes et l’attrait qu’elle exerce sur les élites chrétiennes d’Alexandrie.

Le meurtre s’inscrit dans le contexte du conflit violent qui oppose Cyrille au nouveau préfet romain d’Égypte, Oreste. Cyrille compte exercer une sorte de magistère moral auquel il veut soumettre toutes les autorités de l'État. Oreste, appuyé par les notables de la ville, tente de maintenir le patriarche dans le domaine religieux. Il n'hésite pas à faire arrêter et torturer un dénonciateur à la solde du patriarche et à protéger les juifs de la ville. Les chrétiens, conduits par Cyrille en personne, mettent à sac les synagogues et l'ensemble du quartier juif. Oreste, ulcéré par ces désordres, ne peut qu'en référer à l'empereur Théodose II, que Cyrille sollicite de son côté contre le préfet. Oreste, soutenu par les notables, refuse la conciliation avec le patriarche. Cyrille fait venir à la rescousse 500 moines de Nitrie qui attaquent le préfet ; l'un des moines, Ammônios, lance même une pierre qui atteint Oreste à la tête. Le préfet le fait arrêter et torturer à mort. Cyrille le transforme en martyr !

Entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel

Hypatie, comme tous les notables, appuie le préfet, qu'elle rencontre fréquemment. Socrate le Scolastique indique qu’on lui reproche d'avoir fait échouer toute réconciliation entre Oreste et Cyrille. C'est lui prêter plus d'influence qu'elle n'en a réellement, mais il est vrai que Cyrille et son clan peuvent craindre que les nombreux amis et élèves d'Hypatie, bien placés dans l'entourage impérial et la haute administration, ne fassent basculer l’empereur Théodose II (408-450) du côté d'Oreste. Aussi, les partisans de Cyrille détournent sur Hypatie leur colère contre le préfet. C’est dans cette ambiance électrique que se déroule le meurtre d'Hypatie. Mais qui sont les assassins ? Ni les moines ni Cyrille ne sont mis directement en cause, mais divers indices montrent que l'équipe qui a fomenté l'attentat est issue des parabalanai, un groupe de 800 « ambulanciers » chargés de secourir les pauvres et les malades dans les rues, qui constitue la garde rapprochée du patriarche. Difficile donc d’exonérer Cyrille de tout lien avec le meurtre d'Hypatie. Ses gardes du corps ont-ils cru répondre à un souhait implicite du patriarche en le débarrassant de cette femme qui semblait le seul obstacle à la réconciliation entre le représentant de Dieu et celui de l'empereur ? Pour ces chrétiens fervents, qui ignorent tout de l'enseignement d'Hypatie, le meurtre de cette païenne pouvait aussi passer pour un acte de piété. Quoi qu'il en soit, le meurtre d'Hypatie apparaît, pour l'essentiel, comme la conséquence d'un conflit entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Hypatie paie le prix de sa notoriété, de son influence, de son autorité morale ; de son engagement, aussi, en faveur d'une limitation des pouvoirs de l'Église.

Ce n'est que marginalement, peut-être pour quelques-uns de ses assassins incultes, que son paganisme a pu justifier le meurtre. C’est pourtant ce que retient d’abord celui qui raviva son souvenir en Occident, le Britannique John Toland. Il publia à Londres en 1720, Hypatia, or the History of a Most Beautiful, Most Virtuous, Most Learned and in Every Way Accomplished Lady. Il fait de l'héroïne, jeune et savante, la victime de l'intolérance chrétienne incarnée par le patriarche Cyrille, nouvellement élu. Il inaugure ainsi un courant qui, de Voltaire à nos jours, fait de la mort d'Hypatie le symbole d'une certaine fin de l'Antiquité : celle de la culture et de la liberté de pensée, de la tradition philosophique et du goût du beau. Leconte de Lisle, Gérard de Nerval, Maurice Barrès, entre autres, se sont emparés du personnage. Mais le destin tragique d'Hypatie donne aussi lieu à de nombreux débats entre libres-penseurs et défenseurs de l'Église. Dès 1721, le livre de Toland reçut une réponse cinglante de Thomas Lewis, The History of Hypatia, a Most Impudent School-Mistress. In Defense of Saint Cyril and the Alexandrian Clergy from the Aspersions of Mr. Toland, paru à Londres, défense sans nuance de Cyrille et du clergé d'Alexandrie. Du conflit de pouvoir entre le politique et le religieux, il n’est plus question et Hypatie devient l’icône emblématique de la science et de la liberté de penser pour les uns, l’impudente défenseur du paganisme et de ses turpitudes pour d’autres. Reste son œuvre savante, impressionnante et trop méconnue. 

 

Professeur émérite d’histoire à l’université François-Rabelais de Tours, Maurice Sartre est un spécialiste de l’Antiquité gréco-romaine. Il a dernièrement publié Cléopâtre. Un rêve de puissance (Tallandier).

 

Illustration : © Bianchetti/Leemage

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