L'enfer de la mesure

L'enfer de la mesure

On peut être un écrivain célèbre, heureux en amour et matériellement comblé, et se sentir Face aux ténèbres, William Styron l'a prouvé. Le Suédois Per Olov Enquist est un nom en Scandinavie, où ses romans historiques et ses pièces « engagées » ont souvent tenu l'affiche, parfois mises en scène par son ami Ingmar Bergman. Lié à la social-démocratie suédoise, ce géant fragile a accompagné les combats et les aberrations de sa génération (guerre du Vietnam, droits civiques, RAF...), dont ce récit autobiographique est aussi la chronique poétisée. Il a pourtant payé très cher, intimement, son brillant parcours. Élevé dans un rigorisme luthérien qui bannit le sexe, l'alcool, la fiction, cet orphelin, fils unique d'un bûcheron mort à sa naissance et d'une institutrice très pieuse, n'a longtemps pu être que gentil, juste et droit. Très conscient de ses dons, Per Olov Enquist s'est même astreint à se faire l'auteur « le plus humble du pays », comme Strindberg le recommandait, avec la discipline qui lui avait permis de battre des records sportifs voir ses reportages aux JO de Munich et de Mexico. La mégalomanie « naturelle » à l'écrivain s'est retournée chez lui en un désir d'être le plus normal et démocratique possible. Sujet à un examen moral permanent, l'enfant élevé dans le culte de l'abstinence finira dans une dépendance totale à l'alcool.

Une autre vie est un livre lent et profond comme une randonnée dans le Norrland : le paysage est parfois monotone, les couleurs se fondent dans la neige, mais le regard du marcheur, exacerbé par le froid, tend vers l'hallucination. Tantôt raide et glacé, tantôt chaud et nerveux, le récit orchestre avec maestria la perception féerique que l'auteur a héritée de l'enfance : on plonge dans cette conscience myope et éthylique comme dans la cloche de verre d'un scaphandrier. Implacable d'exigence, dans un pays où la neige accuse la moindre tache, le souci d'être absolument sans secret pour son Créateur va entraîner Enquist dans une surenchère délirante de lucidité et de solitude, fatale à terme pour un homme aussi ambigu. La chute est apocalyptique ; devenu alcoolique et stérile, Enquist se dissocie intégralement de sa propre gloire. Il continue pourtant de témoigner d'un humour froid, à la Keaton, dans ces pages imbibées de désespoir, comme d'un génie atmosphérique digne du Japonais Murakami. Il faudra trois cures de désintoxication barbares pour ramener l'écrivain à l'abstinence, à la littérature et à une version laïque du piétisme dans lequel il a grandi. Hait-il la morale qui l'a forgé, pour finir ? Difficile à dire, tout ici provient et retourne à la question clé : « Où en es-tu avec Jésus ? » Par son ampleur tragique, Une autre vie prouve à la fois la force salvatrice de l'écriture et l'inutilité de lutter contre l'atavisme.

 

À lire : Une autre vie, Per Olov Enquist, éd. Actes Sud, 480 p., 23,40 €

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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