Le touriste mendiant

Le touriste mendiant

Le printemps s'achève, mais la perpétuelle floraison de la langue laisse dans son sillage un bouquet de néologismes en « -ing », comme autant de spécimens biscornus. Nous aimons nous moquer de ces anglicismes inutiles qui poussent tels des champignons sur les pages des magazines : de « souping » en « juicing », de « co-walking » en « fooding », les Français semblent avoir l'art de conférer un air d'exotisme à leurs pratiques quotidiennes les plus banales. Mais, au milieu de ces emprunts superflus, un mot-valise tire son épingle du jeu : « begpacking ». Contraction du verbe to beg (« mendier ») et de backpack (sac à dos), il désigne une étrange pratique, typiquement occidentale, consistant à faire la manche dans des pays d'Asie du Sud-Est pour financer son voyage. Ne vous fiez pas à son suffixe familier : ce mot-là énonce avec une incroyable justesse le paradoxe spectaculaire qu'abrite cette mode qui ne passe pas. Nul sourcil ne se fronce, nulle indignation ne point à l'évocation d'un « couch surfer » ou d'un « co-worker ». Alors, qu'est-ce qui, chez le « begpacker », suscite un tel malaise ? Tout est dit dans la fulgurance de cette union improbable entre un geste désespéré - demander l'aumône - et un plaisir insouciant - celui du touriste qui part à l'aventure. Le « mendiant en sac à dos » n'est pas un mendiant : il joue. Il emprunte, le temps d'une joyeuse escapade, l'apparence de celui qui joue sa survie, là où la pauvreté contraint de très nombreuses personnes à faire appel à la charité de leurs concitoyens plus chanceux. Le touriste emporte la mendicité dans sa besace, entre sa casquette et sa crème solaire, avant de l'oublier, le périple fini, au fond d'un placard, avec le reste de ses accessoires. Le mendiant la porte comme une croix. Il la charrie comme son ombre. Comme l'oxygène qu'il craint d'épuiser. Il vit dans l'angoisse permanente du manque pendant que l'autre s'abandonne à l'insouciance de la bohème. « Begpacker » est l'oxymore qui conte le scandaleux travestissement du loisir en habit de misère. Il nomme le symptôme d'une époque où l'indifférence à la tragédie de l'autre génère une triste farce. Un temps où les bienheureux singent les déshérités, et où la main tendue, jadis fraternelle, scelle la victoire du nombrilisme cynique.

 

Photo : Un homme sans domicile fixe fait la manche à Antibes, juillet 2011 © ANNE VAN DER STEGEN/DIVERGENCE

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard