« Paris est une fête » : une résistance à l'obscurantisme

« Paris est une fête » : une résistance à l'obscurantisme

En juin 2018, Delphine Minoui écrivait ce « Paris est une fête, ou le bouclier anti-Trump » pour la rubrique « Le roman d'un livre ». L'œuvre d'Ernest Hemingway, s'imposait – pour la deuxième fois en peu de temps – comme une arme de résistance à l'obscurantisme. La première fois, c'était au lendemain du 13 novembre 2015.

Les mots contre les balles… et la bêtise ! Souvenons-nous, c'était au lendemain des attentats du 13 novembre 2015. Dans un sursaut vital, quelques Parisiens téméraires s'aventuraient de nouveau en terrasse, un livre, Paris est une fête, sous le bras. À une vitesse éclair, des cortèges d'hommes et de femmes leur emboîtèrent le pas, déterminés à célébrer la vie contre la mort. Il y avait de la tristesse cousue sur les coeurs, des larmes collées sur les joues, du chagrin à l'infini. Et cette envie farouche de dire non à la violence, aux menaces, à la folie des armes. À l'époque, le roman d'Ernest Hemingway se faufila jusqu'au trottoir endeuillé du Bataclan. Il se glissa, entre fleurs et bougies, devant les vitres brisées du bistrot Le Carillon, visé par les djihadistes. Pendant la minute de silence, deux jours plus tard, il était encore là, pressé contre les poitrines, blotti au creux des mains. Dans les librairies, on se l'arrachait comme un prix Goncourt. Les citations de l'écrivain américain inondaient l'internet. « Paris en valait toujours la peine, et vous receviez toujours quelque chose en retour de ce que vous lui donniez », murmurait l'une d'elles, piochée parmi les pages de ce joyeux hommage à la Ville lumière, publié en 1964. L'ouvrage fut vite propulsé à la première place des ventes de biographies et autobiographies sur Amazon. Comme un hymne à la paix et à la beauté.

Les mois, les années ont passé. Paris a retrouvé ses habits de fête. La ville a boutonné ses atours de nouveaux codes et mesures de prévention. Il a fallu se familiariser avec les patrouilles militaires. Mémoriser le vocabulaire antiterroriste. S'accoutumer aux alertes et aux nouvelles attaques. Aux exercices de confinement dans les écoles, aux enfants qui vous disent : « On s'est caché sous les tables. On a joué à la guerre, aux méchants et aux gentils » en rentrant à la maison. Un Paris différent, moins innocent, plus prudent. Mais un Paris qui tient debout.

Et puis Donald Trump a frappé. Au début du mois de mai 2018, il a cité le 13 Novembre en pleine allocution. Non pour évoquer la mémoire des 130 victimes, mais pour défendre le port et l'usage des armes à feu. De la main, le président américain a mimé la scène du Bataclan : « Boum, viens là ! Boum, viens là ! » Et il a déclaré, face aux membres du puissant lobby pro-armes, qu'avec la présence d'une personne armée dans le public « cela aurait été une tout autre histoire ». Un discours-coup de canon. Des mots qui blessent comme des balles. La maladresse d'un homme qui frôle la stupidité. Choqués, les proches des victimes ont aussitôt rétorqué sur la Toile en déversant leur amertume et leur colère.

Et comme une petite bougie dans l'immensité de la nuit, le récit de Hemingway est discrètement ressorti des étagères. « Je l'ai relu d'une traite. Il me fallait m'abreuver de douceur. Ce livre, écrit par un Américain, a tout compris à la vie. Il est l'antithèse du président américain », me confie un habitant du 11e arrondissement, épicentre des attentats du 13 Novembre. Le titre du roman-réconfort a même inspiré un film collaboratif, Paris est une fête, attendu à la rentrée sur les écrans français. L'histoire, qui débute dans une fête parisienne, est celle d'une jeune femme qui s'éprend d'un garçon. Elle prévoit de le retrouver à Barcelone mais rate son avion. L'appareil décolle sans elle et s'écrase. Après avoir échappé à la mort, son regard sur Paris change, au rythme des événements qui bousculent la capitale, comme l'après-attentat du Bataclan. Tourné sur trois ans avec de tout petits moyens, le long métrage signé Noémie Schmidt est le miroir d'une nouvelle génération : moins candide, plus débrouillarde. Une jeunesse en quête d'un nouveau langage pour combattre les idées noires.

Grande reporter au Figaro. Delphine Minoui est l'auteur des Passeurs de livres de Daraya. Une bibliothèque secrète en Syrie (Le Seuil, 2017).

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

Offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

DÉCEMBRE :

► Entretien avec David Djaïz, auteur de Slow Démocratie (Allary) : complément de la brève « La place de la nation »

NOVEMBRE :

 Dominique Bourg contre le « fondamentalisme de marché » : complément de l'article « Réchauffement politique »

► Version longue de l'entretien avec Yann Algan : le co-auteur de l'essai Les Origines du populisme analyse la montée de la défiance envers les institutions dans notre dossier « Cas de confiance »

► Paradoxale promesse : critique du dernier essai de Vincent Peillon