Le reste est : littérature

Le reste est : littérature

De « la lettre » aux « belles lettres » : l'histoire multiséculaire du mot « littérature » nous est contée par l'un de nos plus éminents lexicologues.

Le mois dernier, j'entretenais les lecteurs du Magazine littéraire du mot magazine, ce qui m'a paru la moindre des choses. Mais pour couvrir le sujet, reste à évoquer l'adjectif littéraire et sa référence nominale, qui est littérature.

Dans les deux cas, le mot latin littera (« la lettre ») suggère un chemin parallèle à celui des écritures alphabétiques. L'alphabet latin, par un détour étrusque, vient probablement du grec, et peut-être de diphtera (« peau traitée ») qui aurait été appliqué aux parchemins préparés pour l'écriture. Dans ce cas, qui séduit les étymologistes par son incongruité même, la lettre serait lointainement apparentée à la diphtérie, maladie qui affecte l'organe de la parole. Ces invraisemblables circuits nourrissent le lointain passé de bien des mots.

De lettre à littéral (litteralis) on reste dans le signe d'écriture ; avec littéraire (litterarius) on passe à ce phénomène global qui conduit le langage articulé au tracé de la main pour l'oeil et la mémoire : l'écriture-lecture. C'est ainsi que litteratura est d'abord écriture et caractère écrit d'un discours. Un emprunt savant à fournir les mots des langues modernes, alors que l'ancien français connaissait une forme populaire, la lettreüre ; il nous est resté le lettré, auquel s'oppose l'illettré.

Cette « littérature » est jusqu'au XVIIIe siècle un savoir, une compétence issue des livres et de leur lecture, une qualité propre à certains écrits – on dit aujourd'hui littérarité – et non pas encore l'usage esthétique du langage ; ni la bibliographie d'un sujet. Ce dernier sens est pris à l'allemand literatur au XVIIIe siècle ; il est demeuré vivant.

Mais c'est une autre valeur, liée à la notion de « belles lettres » ou de « lettres », au pluriel, l'un des mots-clés de l'humanisme renaissant. L'influence conjointe de cette notion et du milieu intellectuel européen du siècle des Lumières – anglais, allemand, français... – ont engendré, entre 1760 et le pré-romantisme, les conditions d'une idée « neuve en Europe », celle d'un type de discours écrit à vocation esthétique, fournisseur d'oeuvres à la réalisation p-art-iculière des usages d'une langue aboutissait à un univers du discours unique est reconnu comme tel dans la société : l'oeuvre littéraire. Hommage soit rendu au passage à une femme de lettres qui fut le plus grand passeur d'idées – ici, je me refuse au féminin – entre l'Allemagne, l'Italie et la France : Madame de Staël. C'est elle qui instaura définitivement l'usage actuel de ces deux mots-phares de notre culture : art (concept alors influencé par l'allemand Kunst) et littérature. Ce n'est pas peu. Enfin, on attendra la moitié du XIXe siècle pour entendre par littérature, aussi, la création d'un texte littéraire.

Ainsi de la lettre (grammata, littera) minutieusement tracée par le scribe à la « création » (poiesis), le chemin fut multiséculaire. Puis, nous sommes entrés dans la mise en cause et dans la critique. Mise en cause des origines signant le retournement des valeurs avec l'idée fructueuse et contradictoire d'une « littérature orale ». Littérature se détache alors de littera et signifie « création en langage ». Critique des produits socialisés, reconnus et convenus, trahissant dans le sentimentalisme narratif la vocation poétique, musicale, rythmique de la chose littéraire.

« Et tout le reste est littérature ». L'histoire du mot finit sur un couac.

 

Photo : Alain Rey, le 9 mars 2018 © Patrick Fouque/Photo12/Via AFP

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