Le procès de Max Brod

Le procès de Max Brod

Le meilleur et le plus fidèle ami de l'auteur de La Métamorphose a-t-il emporté sa trahison au paradis ?

nous sommes le 20 décembre 1968 à Tel-Aviv. Il fait beau mais c'est sans importance puisque nous n'y restons que pour voir Max Brod expirer son dernier souffle. Il a alors 84 ans. C'est un écrivain célèbre, moins pour les livres qu'il a publiés que pour l'amitié qui l'aura lié à Kafka jusqu'à la mort de celui-ci en 1924, à l'âge de 40 ans. Le 25 juin 1984, Michel Foucault s'éteignait à son tour. À ses proches il avait dit : « Ne me faites pas le coup de Max Brod. » Tout le monde comprenait ce que ça voulait dire : pas de publication posthume. On remarquera qu'on le lui a quand même fait, puisqu'en 2018 a été publié le quatrième volume, inachevé, de son Histoire de la sexualité. « Ô mes amis... »

L'arrivée de l'âme de Brod dans l'au-delà fait grand bruit. Son procès est dans les starting-blocks. Il se raconte que le pauvre K attend cela depuis une éternité. La trahison de son ami ne doit pas rester impunie. Un verdict doit tomber. Bref rappel des faits : dans une lettre du 20 novembre 1922, croyant sa dernière heure venue, Franz demande à Max de brûler tous ses écrits. Quant aux textes parus de son vivant, parmi lesquels La Métamorphose, ils ne doivent pas être réédités.

Lorsqu'en 1939 Brod émigre vers la Palestine mandataire, il emporte les manuscrits de Kafka. Il fera publier non seulement les trois grands romans inachevés et reniés que sont Le Procès, Le Château et L'Amérique, mais aussi les écrits intimes, correspondance et pages de journal. Dans le livre qu'il publie au sujet de son ami en 1945, Franz Kafka. Souvenirs et documents, il liquide sa trahison en deux lignes. Constatant que, dans les derniers jours de son existence, Kafka travaillait encore à ses textes, il écrit : « La considération [...] d'une volonté tournée vers la vie me donna le courage de tenir pour nulle sa défense de publier ses écrits après sa mort, défense qu'il avait d'ailleurs rédigée bien auparavant. »

Le courage ! Ce mot sera beaucoup discuté et décortiqué durant le procès. Dans l'édition des oeuvres de Kafka en Pléiade, Claude David écrit de son côté : « Une impiété incontestable, même si on a cessé de la mettre aujourd'hui en question, a livré à la postérité tous ces textes voués à l'oubli. Qu'eût pensé, à plus forte raison, Franz Kafka, s'il avait pu savoir que non seulement ses oeuvres d'imagination, mais aussi les documents sur sa vie les plus secrets et les plus indiscrets seraient un jour connus du très grand nombre ? Il n'avait qu'une seule fois laissé lire son journal, par Milena Jesenská, et ç'avait été une singulière marque d'amitié ; même Max Brod, à ce qu'il semble, n'en avait pris connaissance qu'après la mort de Kafka. Celui-ci aurait peut-être senti sa pudeur blessée, ou bien il serait étonné qu'on prêtât tant d'attention à une existence à laquelle il tenait si peu et qu'il estimait manquée. » C'est cette impiété incontestable qui va être jugée sous nos yeux.

JUGEMENT SUR LE FOND

Les événements étant finalement rares dans l'au-delà, on se presse à l'audience. Présence de grands écrivains : Flaubert, Walser, Musil, Gombrowicz, Sartre, Rilke, Woolf, etc. On chuchote que Shakespeare lui-même serait là, mais comme personne ne sait trop à quoi il ressemble... C'est qu'il ne s'agit pas d'un simple procès en parjure amical mais d'un jugement sur le fond, de l'idée même de littérature. À quoi sert-elle ? Quand l'âme brumeuse de K s'avance jusqu'à la barre, le silence se fait. Il dit avec un fort accent praguois : « J'ai été trahi. Du fait de ces publications posthumes, on m'a peint en juif névrosé, religieux, mystique ou bien en juif de la haine de soi, en crypto-chrétien voire en gnostique, en porte-parole d'une tendance antipatriarcale de la psychanalyse freudienne, en marxiste ! On a fait de mon oeuvre la quintessence de l'existentialisme, une prophétie du totalitarisme ou de l'Holocauste. Je suis devenu une icône de l'avant-garde, la figure culturelle la plus protéiforme du XXe siècle. De mon nom, on a même fait un adjectif qui me blesse, qu'on utilise à tort à travers pour des choses sans importance. C'est comme si la honte dût me survivre. »

Dans le box des accusés, Brod s'insurge : « Si tu voulais que ton oeuvre soit brûlée, tu n'avais qu'à le faire toi-même ! Pourquoi me le demander à moi ? On discute ici de mon courage, mais jamais du tien ! » L'accusé semble marquer un point. Mais Kafka lui répond d'une voix douce de cantatrice sans importance : « Ma vie et mon oeuvre étaient marquées du sceau de l'inachèvement. En me publiant, tu m'as achevé, moi qui n'étais que fragments épars. J'ai toujours dit que l'écriture était un salaire pour le diable, mais ce n'était certainement pas à toi de le verser en petite monnaie. Qui plus est, en me censurant comme cela t'arrangeait. » On entend des applaudissements dans la salle que le président Salomon fait immédiatement cesser. Michel Foucault se penche à l'oreille de Sartre et murmure : « Exactement ce que tu disais. Je te cite : "Au fond on ne paie pas l'écrivain : on le nourrit, bien ou mal selon les époques. Il ne peut en aller différemment, car son activité est inutile ; il n'est pas du tout utile, il est parfois nuisible que la société prenne conscience d'elle-même." »

Aujourd'hui, les lecteurs de Kafka le confondent avec Orwell. C'est l'inverse. Kafka ne rêve que de discipline, de masochisme et d'homosexualité latente. Cet hétéroplouc de Brod qui va léguer les manuscrits de son ami à sa secrétaire et maîtresse, dont celui du Procès qu'elle vendra négligemment, tandis que l'État d'Israël réclame son dû ; ce Brod qui, pendant que Kafka souffre d'impuissance, répand partout son foutre littéraire, qui publie livres et articles à jets continus, cet ami ne veut pas voir que Franz l'aime. Alors oui, dit-il, condamnons Max Brod à nous prouver que la machine paternaliste fonctionne toujours. »

Écrivain et chroniqueur, Arnaud Viviant a publié Mamihlapintapai. Études et critiques littéraires (François Bourin, 2014).

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