Le phare de la baleine

Le phare de la baleine

Si l'auteur de Moby Dick n'avait pas rencontré et admiré celui de La Lettre écarlate, son chef-d'oeuvre aurait manqué d'ampleur, de tragique et de noirceur.

au tout début du mois d'août 1850, invité à passer quelques jours chez Herman Melville à Pittsfield, Massachusetts, l'éditeur Evert Duyckinck écrivit à sa femme que son hôte en avait « presque fini » avec « une évocation romantique, fantasque et authentique et tout à fait plaisante de la pêche à la baleine ». Âgé de 31 ans, Melville était déjà l'auteur de cinq romans (Typee, Omoo, Mardi, Redburn et La Vareuse blanche) qui, à une exception près (Mardi) avaient été assez bien accueillis par la critique. Au moment où Duyckinck était son invité, il mettait en effet la dernière touche à un sixième livre : un récit baleinier qui, semble-t-il, ne contenait pas la moindre trace d'un quelconque capitaine nommé Achab.

Quelques jours plus tard, le 5 août, Melville rencontra l'écrivain Nathaniel Hawthorne lors d'un pique-nique au sommet de Monument Mountain. Hawthorne, âgé de 46 ans, venait d'écrire La Lettre écarlate et travaillait à présent sur La Maison aux sept pignons dans une ferme qu'il avait louée à Lenox, dans le comté de Berkshire, où il vivait avec sa femme, Sophia, et leurs deux enfants, Julian et Una. Il avait la réputation d'être un homme timide, affable et doux, écrivant d'agréables histoires sur le passé colonial de la Nouvelle-Angleterre. Peu après le pique-nique, Melville lut son recueil de nouvelles Mousses d'un vieux presbytère. Une semaine plus tard, il remit à Duyckinck un essai intitulé Hawthorne et ses mousses afin qu'il le publie dans The Literary World. Hawthorne, y écrivait-il, était un génie méconnu possédé par « le puissant pouvoir de la noirceur ». Sous la surface plaisante et anodine de ses nouvelles se dissimulaient des vérités si profondes, si sombres et si dérangeantes qu'elles les hissaient au niveau de n'importe quelle autre oeuvre littéraire de langue anglaise. Il les rapprochait même de celle de Shakespeare, qu'il n'avait découverte que quelques mois plus tôt. « [Ce] sont ces choses si enfouies au-dedans de lui-même, écrivait-il, ces jaillissements ponctuels de la vérité intuitive en lui, ces explorations brèves et rapides de l'axe même de la réalité ce sont ces choses-là qui font que Shakespeare est Shakespeare. » Il en allait de même, selon lui, dans l'oeuvre de Hawthorne. Les « sombres personnages » de l'un comme de l'autre suggéraient « ces choses que nous sentons si terriblement vraies qu'il serait presque fou que tout honnête homme puisse les énoncer, ou même les suggérer en son nom propre ! » « Croyez-m'en, mes amis, des hommes qui ne sont pas très inférieurs à Shakespeare sont en train de naître en ce jour sur les rives mêmes de l'Ohio. »

Pendant l'automne 1850, Melville et Hawthorne se rencontrèrent souvent. Hawthorne était d'un tempérament distant, même dans l'amitié ; Melville en revanche était énergique, et plutôt pressant. Il avait « la vie au bout des doigts », écrivit Sophia Hawthorne à sa mère, indiquant même que son « cher et timide » mari, avant de le rencontrer à Monument Mountain, avait d'abord demandé à ne pas être présenté au jeune et (probablement trop, de son point de vue) enthousiaste écrivain - bien qu'il lui ait proposé ensuite de venir passer quelques jours chez lui, à Lenox. « Rien ne me plaît davantage, écrivit aussi Sophia, que de m'asseoir et d'entendre cet homme expansif laisser déferler les vagues tumultueuses de ses pensées sur les silences profonds, affables et compréhensifs de M. Hawthorne. »

Avant de rencontrer Hawthorne, Melville avait écrit ses cinq premiers romans en moins de quatre ans (Redburn et La Vareuse blanche entre juin et septembre 1849), si bien que son éditeur anglais lui avait demandé de ralentir.Sous l'influence de Hawthorne, il reprit le récit sur la chasse à la baleine qu'il était en train de terminer et reconsidéra l'histoire à la lumière de la noirceur qu'il percevait, implacable, dans les nouvelles de son aîné. Il se remit au travail et plongea à nouveau dans son matériau baleinier, créant cette fois le chef-d'oeuvre que l'on sait.

SEMER LA DÉROUTE

La lecture de Shakespeare en 1849, puis la rencontre de Hawthorne en août 1850 vinrent raviver la prise en compte de la folie du monde et de la noirceur de l'âme humaine (cette « forêt indisciplinée où hurle le loup et jacasse l'obscène oiseau de la nuit », ainsi que l'écrira Henry James, un demi-siècle plus tard. Ainsi naquit le personnage d'Achab, et le récit baleinier relativement anodin qu'avait presque terminé Melville devint le puissant roman métaphysique et sombre que chacun connaît sous le titre de Moby Dick. À travers Achab, Melville trouva un moyen d'exprimer ce qu'il appelle, dans son article sur Hawthorne, « la lucide folie de la vérité ultime ». L'un comme l'autre auraient pu signer la phrase de Tolstoï, selon laquelle il est impossible de vivre dès lors qu'on n'est pas « ivre de vie », car « à peine dégrisé on ne peut pas ne pas voir que tout cela n'est que tromperie, et tromperie stupide ». Si la vie est absurde et se limite à une course vers la mort, comment lui donner un sens ? Y plonger la tête la première, comme Henry Fleming, le personnage de The Red Badge of Courage, roman de Stephen Crane écrit quarante ans plus tard, Fleming qui, submergé de terreur, se lance inconsciemment vers les rangs ennemis, y sème la déroute et devient ainsi un héros ? Ou alors, comme Achab, poursuivre un cachalot à travers les océans, se précipitant ainsi vers une mort certaine et entraînant avec lui ceux qui le suivent, quitte à passer pour un monstre, ou un fou. « Ce que j'ai osé, je l'ai voulu ; et ce que j'ai voulu, je le ferai ! Ils me croient fou [...]. Mais je suis démoniaque, je suis la folie elle-même rendue folle ! » (Moby Dick, chap. xxxvii).

En décembre 1850, Melville écrivit à Duyckinck et évoqua les difficultés qu'il avait à transcrire sur la page ce qu'il avait en tête : « Tirer un livre de son cerveau est comme la dangereuse et délicate affaire qui consisterait à détacher une vieille peinture de son cadre - il vous faut gratter tout le cerveau pour y parvenir en toute sécurité - et même alors, la peinture n'en vaut peut-être pas la peine. » Le fait d'avoir créé Achab, d'avoir révélé à travers lui les aspects les plus sombres de l'âme humaine et plongé ainsi au coeur de ténèbres jusque-là insoupçonnées, d'avoir canalisé ce qu'il appellera plus tard son « art démoniaque », fut pour Melville une expérience à la fois fondatrice et profondément déstabilisante, prix à payer pour écrire un chef-d'oeuvre. « J'ai écrit un livre atroce, et je me sens aussi pur qu'un agneau », écrivit-il à Hawthorne, à qui il dédia ce roman qui sans lui serait probablement resté un récit de bonne facture certes, mais oubliable, et peut-être oublié, dans lequel aucun Achab n'aurait jamais franchi le dur noyau de nuit intérieure de Melville pour émerger, claudiquant, sur le pont du Pequod.

Écrivain, Christian Garcin a publié Les Oiseaux morts de l'Amérique (Actes Sud).

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard