Le petit père dépeuple

Le petit père dépeuple

Grand connaisseur de l'URSS, l'écrivain américain écrit une fable cruelle dans laquelle Staline joue le rôle d'un ogre. Une splendide réussite.

Un conte dont Staline serait le protagoniste. L'idée a de quoi glacer le sang. Mais le livre qui tente ce saut très périlleux porte la signature de l'Américain Robert Littell. L'homme qui a raconté toute l'histoire de la CIA en un roman magistral (La Compagnie). Celui, aussi, qui a su romancer le destin du poète Mandelstam et l'affront versifié qu'il fit à Staline. Robert Littell s'est par ailleurs intéressé à l'espion Kim Philby, au poète Maïakovski - évoqué dans Vladimir M. à travers les regards croisés des femmes de sa vie. Ajoutons qu'il a été l'un des rares journalistes américains à avoir circulé en URSS dans les années 1960. Bref, s'il existe un écrivain capable de ressusciter Staline pour l'intégrer dans un texte littéraire, c'est lui. Mais pourquoi un conte plutôt qu'un roman réaliste, comme les précédents ouvrages ?

Le texte commence au début de l'année 1953 avec l'histoire du jeune Léon, 10 ans, fils d'un grand physicien soviétique - mort en tentant de mettre au point une réaction nucléaire sans le matériel adéquat - et d'une cardiologue réputée. Autrement dit, Léon est un enfant de la Nomenklatura - il habite d'ailleurs un appartement à l'intérieur des murs du Kremlin. C'est aussi, comme on le comprend vite, un petit surdoué, à qui ses parents scientifiques ont transmis bien des connaissances pas de son âge. Et c'est avec ce regard, à la fois enfantin et éveillé qu'il voit la terreur stalinienne s'abattre sur son entourage et emporter sa mère. Dès lors, Léon mène une existence souterraine, en compagnie d'autres enfants de nomenklaturistes déportés. Un jour, au cours de ses pérégrinations dans les tunnels du Kremlin, il tombe sur une entrée parallèle qui le mène à une pièce bien gardée, puis à un personnage nommé le Vieux, ou Koba.

Le roman devient conte. D'abord parce que, contrairement au lecteur, le petit Léon ne reconnaît pas Staline dans ce Vieux qui se présente comme une sorte de conseiller avalisant toutes les décisions importantes du pouvoir soviétique. Ensuite, parce que Staline se prend d'une sorte d'affection pour ce petit Léon : lui au moins semble n'avoir aucune faveur, aucune grâce à quémander. Une bonne glace à la vanille suffit à le contenter.

Le monstre paranoïque

Ce Staline paternaliste et capable de bienveillance - qui plaisante avec Léon sur les femmes et ce qu'elles cachent sous leurs jupons, qui se rappelle ses poèmes et cultive la nostalgie de ses années de banditisme - a bien existé. Il cohabite avec le monstre paranoïaque pour qui « personne n'est innocent », et l'habileté de Robert Littell lui permet de montrer, au cours de conversations apparemment anodines, les multiples facettes de son terrifiant personnage. Cette ambiguïté, sans être systématique, s'étend aux descriptions. Quand Staline souriait, « ses yeux étaient durs et furibonds, comme s'il s'imaginait couché dans un cercueil, alors que sa bouche était gaie et détendue, comme s'il était, pour le temps de ce sourire, content de se sentir en vie. Lequel était le vrai Koba, les yeux ou la bouche » ? Les deux, peut répondre le lecteur adulte à la question enfantine.

Autre ambiguïté : celle qui porte sur la réalité de ces rencontres. Car Léon a une amie, Isabeau, qui joue les narratrices auxiliaires dans des passages en italique et pense que ces dialogues avec le Vieux se déroulent surtout dans l'imaginaire de son camarade. Cette ouverture est une précaution : elle permet à l'auteur de se protéger des reproches que pourrait lui faire un lecteur à cheval sur la crédibilité. Mais c'est plutôt le talent de composition de Robert Littell qui nous convainc. D'abord par les détails dont il truffe son récit : les lecteurs des biographies de Staline y retrouveront l'haleine proverbialement putride du Petit Père des peuples, les souvenirs de sa jeunesse martyre et de son père cordonnier alcoolique, nombre de citations retravaillées pour fournir des répliques, et jusqu'à l'estrade chauffée par en dessous depuis laquelle Staline regardait les défilés hivernaux.

Ces détails biographiques servent aussi un portrait psychologique, qui recoupe celui que Robert Littell avait esquissé dans L'Hirondelle avant l'orage (2009). En quelques mots, Staline fut un fou d'autant plus dangereux qu'il sut rationnaliser sa folie pour en faire une arme et, de là, pouvait justifier tous les crimes commis en son nom, y compris l'assassinat d'innocents, vus comme des victimes collatérales de la construction du paradis communiste. Mais ce fou était aussi capable d'offrir des glaces aux enfants. Comme Léon, sur l'invitation de Staline, l'interroge à la manière d'un journaliste, nous avons droit à un sidérant exposé politique, doublé de leçons de machiavélisme. Staline y expose son attitude caressante et menaçante envers les membres du Politburo (qu'il appelle ses chatons).

Une érotique juvénile

Avec un cynisme consommé, il maintient que la répression, les déportations par milliers sont le fait des organes de sécurité, qui travaillent en toute indépendance. Mais la question de la terreur ne lui pose aucun problème : pour lui, les pères de la Révolution, de Lénine à Trotski, étaient de simples débatteurs de café, et il fallait une personnalité comme la sienne, pragmatique, directe et peu encline à s'embarrasser de sentiments, pour serrer les boulons de la locomotive soviétique. Comme Léon finit par s'en rendre compte, Staline n'a pas de conscience.

Tout cela peut sembler lourd et didactique. Pourtant, Koba se lit à toute vitesse, comme un thriller. Et c'est là que le parti pris du conte trouve sa pleine justification. Au fond Robert Littell nous raconte une histoire vieille comme la narration : la confrontation d'un enfant et d'un ogre, et c'est le suspense d'une dévoration autant que le style, largement dialogique, qui nous maintiennent vissés à son ouvrage. Mais ce conte-fable, au lieu de se nourrir d'éléments génériques du merveilleux - châteaux, princesses et fées -, se fonde sur les éléments réels et documentés. On peut violer l'histoire si c'est pour lui faire de beaux enfants, disait Alexandre Dumas. Robert Littell ne viole pas l'histoire : il lui applique un traitement inédit, la soumet à une érotique juvénile. Non seulement son enfant est beau, mais il ne ressemble à aucun autre.

KOBA, Robert Littell, traduit de l'anglais (États-Unis) par Martine Leroy-Battistelli, éd. BakerStreet, 272 p., 21 E.

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard