Le pari de Tchonté Silué

Le pari de Tchonté Silué

En Côte d’Ivoire, Tchonté Silué, 25 ans a ouvert une bibliothèque dans un quartier populaire d’Abidjan pour amener les enfants défavorisés à la lecture… et bien plus.

Premier article d'une série de trois sur la lecture et le livre en Côte d'Ivoire par Amandine Réaux.

Derrière ses lunettes à monture noire et son sourire apaisant, Tchonté Silué dégage une sagesse rare pour son âge. En 2017, la jeune Ivoirienne n’a que 23 ans lorsqu’elle monte une bibliothèque, baptisée Centre Eulis (son nom de famille à l’envers) à Yopougon, commune défavorisée d’Abidjan où elle a grandi. C’est certes quelques années de plus que son modèle, l’écrivain américain Robert Kiyosaki, qui raconte dans Père riche, père pauvre avoir ouvert une bibliothèque à 9 ans. Mais en Côte d’Ivoire, où les projets se font aussi vite qu’ils se défont, la pérennité du Centre Eulis est un début de réussite. 

Modeste mais sûre d’elle, Tchonté Silué a trouvé la combinaison gagnante. Forcément, un peu de chance - le local lui est cédé par son père - mais surtout un savoir-faire appris lors de ses études de business et d’entreprenariat social aux Etats-Unis. Enfin un blog, Les chroniques de Tchonté, suivi par 6000 personnes sur Facebook, et une hyperactivité sur Twitter où elle cumule plus de 9000 abonnés. Cette notoriété virtuelle lui a permis de récolter de nombreux dons en Côte d’Ivoire - de l’ambassade des Etats-Unis, de la Fondation Orange ou de personnalités politiques - mais aussi de dépasser les frontières. « Une dame que je ne connaissais pas m’a envoyé deux ordinateurs de France, une autre un don de 100 euros, ce qui a permis de sponsoriser les abonnements annuels de cinq enfants. C’est le pouvoir d’internet », sourit-elle.

Résultat, la bibliothèque qui tient dans un studio d’une dizaine de mètres carrés héberge aussi bien la collection « Barbie » que des ouvrages jeunesse d’auteurs africains, « qui parlent de leur propre histoire », chinés personnellement par Tchonté Silué ou des livres étrangers qui permettent aux enfants de « découvrir d’autres cultures ». Le dinosaure du Kilimandjaro ou L’or bleu des Touaregs de Donald Grant sont très appréciés des enfants. Quelques étagères sont consacrées aux romans pour adultes, d’Albert Camus à Harlan Coben en anglais. Les abonnements sont volontairement bas : 1,5 euro le mois, 15 euros l’année. En deux ans d’existence, les revenus ne suffisent même pas à couvrir l’unique salaire, celui de Bintou Ouattara, bibliothécaire payée 60.000 Francs CFA (90 euros) par mois. Le centre tourne avec une dizaine de bénévoles. Mais les partenariats ponctuels (CIE, la compagnie ivoirienne d’électricité), le Prix de l’impact social rapporté des Adicom Days (forum de la communication numérique en Afrique) ou le club de lecture assurent les fonds de caisse.

Pour Tchonté Silué, « il y a un énorme manque. L’objectif c’est d’ouvrir des centres partout » et plus simplement « des mini-bibliothèques dans les écoles pour permettre l’accès aux livres, même juste une armoire ! ». Selon l’institutrice en maternelle, l’école ivoirienne présente tellement de défis : « l’orthographe, l’expression, l’ouverture d’esprit, les collégiens qui ne savent pas lire, l’orientation… » Le centre Eulis n’a pas la vocation de tout résoudre. « On fait le peu que l'on peut faire et si ça aide quelques enfants, tant mieux ». Le lieu est bien plus qu’un endroit où l’on emprunte des livres. Tchonté Silué cherche toujours à imaginer des activités variées : lecture suivie, cours d’informatique, ateliers dessin, bricolage, sorties au jardin botanique, au cinéma… « Les parents apprécient l’initiative. A Yopougon, il n’y a pas d’endroits dédiés aux enfants », constate-t-elle.  « Moi j’ai eu la chance de grandir avec des livres parce que mes parents m’en achetaient, mais malheureusement tout le monde n’a pas la culture du livre ni les moyens », analyse Tchonté Silué. A Yopougon, il y a bien une bibliothèque municipale, mais même elle n’y a jamais mis les pieds !

Pourquoi se concentrer sur les enfants ? « Les parents ne lisent pas forcément. Certains sont analphabètes, d’autres travaillent et n’ont pas le temps de faire autre chose. Au centre, on a commencé à recevoir plus d’enfants donc on s’est focalisé sur eux. C’est plus facile de les amener à la lecture que les adultes. On va dire que les enfants peuvent encore être sauvés », rit-elle.

 

Retrouvez les trois volets de cette série estivale sur la lecture et la littérature jeunesse en Côte d'Ivoire

  1. Le pari de Tchonté Silué
  2. Abidjan et les boîtes à livres de Rita Dro
  3. Marguerite Abouet : « La Côte d’Ivoire est un théâtre à ciel ouvert »

 

Photo : Tchonté Silué ©Amandine Réaux

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard