Le goût infini des autres

Le goût infini des autres

L'autostop comme mode de vie pour faire bifurquer le quotidien. Retrouvailles sur une aire d'autoroute.

Dans Tanganyika Projekt, en 2010, Sylvain Prudhomme redécouvrait l'Afrique centrale de son enfance depuis les vitres d'un bus. Dans Là, avait dit Bahi, deux ans plus tard, il sillonnait l'Algérie de son grand-père cahoté par un camion hors d'âge. Et dans Par les routes, en cette rentrée, c'est à un passager majuscule qu'il confie le premier rôle. Lorsque, après quinze ans de silence, le narrateur recroise « l'autostoppeur », dans le sud-est de la France, rien n'a changé chez cet ancien colocataire, hors le soupçon de gris aux tempes et les destinations sur son bout de carton. Rien sinon qu'une femme et un fils l'attendent désormais à la maison. À quoi pense cet homme lorsqu'il gagne au petit matin la première aire d'autoroute ? Qu'y cherche-t-il sinon des rencontres éphémères fortuites ? Sinon à se retrouver lui-même et à briser la sérénité parfaite de cette famille qu'il chérit ?

Devenu le substitut domestique et greffier immobile de son ami voyageur, le narrateur écrivain sonde l'insoluble dilemme de l'inertie et du mouvement. Dans la lenteur mélancolique du livre, dans la profusion formidable de détails et dans cette manière même de demeurer en arrière, en réserve des élans de l'autostoppeur, se dessine un effort pour ralentir sa fuite en avant. Érigé en mode de vie, l'autostop se révèle une prodigieuse machine à fiction, qui propose, d'un habitacle à l'autre, une nouvelle voie possible le long d'une chaîne sans fin d'univers, et trahit aussi l'inassouvissable nature du genre humain.

Par ces routes d'asphalte et de papier, on reconnaît quelques-uns des points cardinaux de l'oeuvre de Sylvain Prudhomme. L'amitié et son devenir, à l'épreuve du temps et des bifurcations. La force d'évocation des paysages, déjà frappante dans Légende. La collection compulsive et poétique des noms (ici ceux des villages) à l'oeuvre dans Tanganyika. Mais aussi et surtout ce goût infini des autres et du hasard par lequel l'autostop rejoint l'écriture : une tentative éperdue pour conjurer la dispersion des êtres et toucher du doigt l'infini des existences possibles.

 

À lire : Par les routes, Sylvain Prudhomme,  éd. L'Arbalète/Gallimard, 304 p., 19 E.

Nos livres

À lire : Les échappées, Lucie Taïeb, éd. de L'Ogre, 172 p., 18 €