Le français parle aux Français

Le français parle aux Français

S'écharper sur un accent, débattre de la beauté du mot « autrice », remettre en cause l'Académie française est un sport national. Et tant mieux !

la France est unique. Quel autre pays peut, sans fin, se déchirer sur l'accord du participe passé, s'écharper sur le ph de « nénufar » tout en s'interrogeant régulièrement - « Mais est-ce bien français ? » - à propos d'une phrase à la mélodie inhabituelle. Le tout par amour. Les Français aiment leur langue autant qu'ils la maltraitent. « Notre identité, s'il y a une identité française, elle est dans la langue », nous dit Pascal Bruckner, candidat à l'Académie française.

Le lien est plus qu'intime entre ce peuple et son idiome, et les noces sont anciennes. Les serments de Strasbourg en 842 constituent l'acte de naissance du français. Le XVIe siècle de François Ier voit le poète Marot fixer l'usage et l'ordonnance de Villers-Cotterêts édicter la primauté du français dans les textes législatifs. L'Académie française créée en 1635 est chargée par Richelieu de prescrire l'orthographe. La langue va peu à peu unifier le pays et la population, sous la houlette notamment, deux cent cinquante ans plus tard, des hussards noirs de la République. C'est en apprenant le français que l'on devient citoyen. Et pourtant, la langue serait fragile. Inquiet déjà, Voltaire estimait en 1761 que notre si belle langue commençait « à se corrompre ». Ses successeurs, plus ou moins inspirés, expriment les mêmes craintes aujourd'hui. Et pourtant...

La France a son « Petit Livre rouge » : vieux de cent ans, il se vend par million chaque année et se nomme le Bescherelle. Sur les réseaux sociaux, ce manuel a même une caricature qui rencontre un franc succès, « Bescherelle ta mère », un site qui traque les fautes d'orthographe et dénonce les errements syntaxiques, les brocardant avec un humour féroce. Que dire des spectacles et lectures de Fabrice Luchini, virtuose du verbe, qui affichent toujours complets... La France est aussi ce pays friand (sauf à l'école) de dictées, à la télévision ou encore sur la dalle d'Argenteuil où la dernière édition de la « dictée des cités » a réuni 400 personnes. Cette passion, deux Québécois, Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau, la moquent tendrement dans Ainsi parlent les Français : « L'ergotage linguistique, écrivent-ils, est un des passe-temps préférés des Français. Ce n'est pas le propre des élites ou des cercles littéraires. Tous les Français aiment discuter des nuances sémantiques. »

Y toucher ? Une affaire d'État, quasi religieuse ! Au pays du Grevisse et du dictionnaire de l'Académie, toute modification inquiète. Celle-ci a proposé des modifications de 1694 à 1932. Celles de 1975 ne sont pas entrées dans les usages. La révision de 1990, discutée en France mais aussi dans les pays francophones, bien que timide, est restée elle aussi lettre morte. Sacrifiée, comme l'explique Bernard Pivot, sur l'autel d'une mauvaise idée : la suppression de l'accent circonflexe sur le u et le i. Le chapeau participe définitivement trop à la beauté de la langue pour qu'on puisse s'en passer. Sur ces sujets, les débats sont féroces. À l'automne encore, la proposition de deux professeurs belges de simplifier la règle de l'accord du participe passé a déchaîné les passions. La règle est d'une grande complexité, mais inconscient est celui qui entend la modifier.

N'AYONS PAS PEUR

Il ne faut toucher à la langue, comme aux lois, selon la formule de Montesquieu, que d'une main tremblante. Mais il faut y toucher. Ainsi que l'a écrit Fénelon (Réflexions sur la grammaire, 1716), cité par le linguiste Claude Hagège : « Prenons de tous côtés ce qu'il nous faut pour rendre notre langue plus claire, plus précise, plus courte et plus harmonieuse ». Plus en phase avec la société également. Ainsi prenons parti pour la féminisation des noms, voire l'accord de proximité avec le dernier nom. Cela se fera par l'usage, note Pascal Bruckner. L'Académie française doit se prononcer sur le sujet très bientôt. Va-t-elle, à cette occasion, s'extraire de son conservatisme si sexiste ? À voir.

Sans partager tout à fait le jugement de Paul Valery sur l'orthographe, « recueil impérieux ou impératif d'une quantité d'erreurs d'étymologie artificiellement fixées par des décisions inexplicables », peut-être pouvons-nous reconnaître avec Claude Hagège que « la meilleure attitude est la tolérance mesurée ». Le linguiste propose, « sans revenir à l'état de liberté relative d'avant le XVIe, où, par manque d'une réelle codification antérieure à l'imprimerie, la notion de faute d'orthographe ne faisait pas grand sens », de « relâcher quelques-unes des contraintes ».

Notre langue n'est pas si fragile, alors mettons en sourdine quelques peurs ! Le sms ne va pas tuer le français. Bernard Cerquiglini, linguiste et professeur de français du monde francophone via TV5 Monde, l'explique : « Le sms est une écriture de la langue. Quand vous prenez des notes, vous abrégez aussi. » Le français n'est pas non plus décadent parce qu'il intègre des « mots du bitume » - du nom de l'ouvrage d'Aurore Vincenti. Bienvenue à « malaisant » et à « ambiancer » ! « La langue française bouge, bousculée elle réagit. Elle reflète les pulsions, les passions, les désirs, les colères, la mixité et le métissage », écrit dans la préface du livre le lexicographe vedette Alain Rey. Gaël Faye, rappeur franco-rwandais et auteur d'un premier roman multirécompensé, estime que le rap, justement, « c'est la musicalité au service de la langue » : « Faire sonner le français, trouver des mots courts qui frappent, n'est pas toujours évident. La pureté originelle de la langue est un fantasme. »

Mélodique, élégante, riche et tellement complexe... La beauté du français réside en partie dans cette complexité, sa force dans ses ancrages. Elle n'a jamais été autant parlée hors de nos frontières. Troisième langue apprise dans le monde ! Du Québec, précurseur pour la féminisation des noms, à Dakar, ou encore au Maroc, où il est récemment redevenu obligatoire dès l'école primaire, le français transmet des idées, une culture, un esprit. Les principales batailles de la langue sont peut-être alors à mener hors de l'Hexagone : maintenir son existence et son apprentissage sur tous les continents pour affirmer des valeurs contre les radicalités qui menacent. « La langue française n'est pas un terroir. Elle est davantage, même, qu'une patrie, écrit Claude Hagège. [...] elle est néanmoins un champ de connivence intellectuelle et affective avec tous ceux qui, de par le monde, l'élisent pour support. » Et puisque le plus bel écrin de la langue est sans doute la poésie, suivons l'un de nos plus grands poètes dans cette bataille, Victor Hugo : « La langue de Montaigne n'est plus celle de Rabelais, la langue de Pascal n'est plus celle de Montaigne, la langue de Montesquieu n'est plus celle de Pascal. Chacune de ces quatre langues, prise en soi, est admirable, parce qu'elle est originale. Toute époque a ses idées propres, il faut qu'elle ait aussi les mots propres à ces idées » (préface de Cromwell).

Grand entretien

Éric Vuillard

Éric Vuillard
« La Guerre des pauvres est une guerre qui n'est pas terminée. »