François-Xavier Bellamy, le directeur de conscience

François-Xavier Bellamy, le directeur de conscience

Normalien, prof de philo, catho, il est devenu la référence intellectuelle de la droite conservatrice. Maire adjoint de Versailles, candidat malheureux aux législatives, il disait rechigner à s'engager sous une étiquette. C'est pourtant lui qui mène la liste des Républicains aux prochaines élections européennes.

Propre et lisse comme une figurine sous blister, François-Xavier Bellamy est un trentenaire comme on en croise chez Gaulupeau, le salon de thé de la rue de la Paroisse, à Versailles, partageant une salade quinoa détox avec sa mère. La veste est marine, la chemise coupe classique d'un blanc immaculé, les richelieus feuille morte, les joues roses à la Marie-Antoinette par Vigée Le Brun. Rien de bling-bling, montre Breitling. Des choix sans risque. Le prince Charles d'autrefois en cliché Cyrillus ou, plus flatteur, un jeune Jacques Perrin dans les films de Schoendoerffer.

« Je vais encore me retrouver caricaturé en parfait Versaillais », dit en soupirant François-Xavier Bellamy, regard bleu vif, tout en avalant un café noyé. Avec naïveté, il avoue ainsi sa crainte obsessionnelle : se voir étiqueté. Anticipant une description ironique, le « it-boy » de la conservation catholique n'a pas donné rendez-vous dans son bureau à l'hôtel de ville au décorum suranné, avec vue (lointaine) sur le château du Roi-Soleil, mais dans un café de la place du Marché, où des commerçants indiens déballent des fripes pour bobos. Il habite à deux pas, rue des Réservoirs, dans le quartier chic bordant le château. « Versailles, grand nom rouillé et doux, royal cimetière de feuillages, de vastes eaux et de marbres », écrit Proust, ancien habitant de la rue, au n° 7-9, hôtel des Réservoirs, un ancien garde-meuble royal où Charles de Gaulle rencontra son Yvonne.

Retrouver son Ithaque

Professeur de philo au lycée Blomet, à Paris, Bellamy est maire adjoint de la ville des Yvelines. Ses amis, ses élèves, ses collaborateurs le surnomment F-X. Ce mois-ci, il publie un nouvel essai, Demeure, dans lequel il fait l'éloge de la transmission. Sauver les meubles, ou ce qu'il en reste. Le livre est parrainé par Jean-Paul Enthoven chez Grasset, efficace nurserie de célébrités philosopheuses pour talk-shows, de BHL à Luc Ferry, en passant par Michel Onfray. « Bellamy est une sorte de Finkielkraut moderniste et facétieux, dit Enthoven. Il possède une pensée de droite, mais moins que celle de Natacha Polony ou celle de Marcel Gauchet. » Dans son essai, Bellamy fait l'éloge d'Ulysse, non pas l'homme de ruse et de vengeance, mais celui qui rentre chez lui. « Contrairement au joggeur en marche [suivez mon regard] vers nulle part, Ulysse bouge tout le temps, mais il sait où il va », résume l'éditeur. « Il nous faut retrouver notre Ithaque », écrit Bellamy. Exaspéré par Sylvain Fort, la plume d'Emmanuel Macron, qui a fait un tabac avec son Saint-Exupéry Paraclet aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, il a placé sa Demeure sous le parrainage consolateur du postier volant. Page 175, cet exergue déclamatoire de Saint-Exupéry : « Je hais mon époque de toutes mes forces. L'homme y meurt de soif. » Auteur et éditeur se sont opposés sur le titre. L'éditeur préférait « Le Voyage d'Ulysse », Bellamy n'a pas cédé. Enthoven lui a présenté des journalistes comme Anna Cabana, qui en a fait un des décrypteurs de son talk-show quotidien sur i24news, la chaîne israélienne d'info en continu, ou Émilie Aubry, à « L'esprit public », sur France Culture, le dimanche matin. « Vrai penseur, F-X représente une droite intelligente, construite, passionnée. Malicieux et d'une extrême urbanité, il est habité par un élan intérieur. Il est très vivant. C'est un personnage clé de la droite de demain », dit un journaliste politique. Un politique ou un penseur ?

Cet été, L'Express, dans un jeu de familles d'intellos people, a classé Bellamy parmi les « cathos de combat », les « croyants en mode warriors », avec les journalistes Eugénie Bastié, Charlotte d'Ornellas ou l'essayiste Frédéric Rouvillois. « Bellamy sert un discours BCBG, mais c'est un vrai représentant du catho power en voie d'émergence », analyse Alexis Lacroix, à L'Express. Certes, catholique sans un pli, il est né dans une famille pratiquante et conservatrice, messe dominicale à la chic paroisse Saint-Louis, scolarité privée, scoutisme. Son père est réassureur, sa mère élève les quatre enfants, François-Xavier et ses petites soeurs qui aujourd'hui approchent la trentaine. Marie-Josée Bellamy, la mère, membre de l'Association familiale catholique, a donné des conseils de lecture pour la jeunesse sur Radio Courtoisie, la radio d'extrême droite. Le Disneyland de la famille, c'est le Puy du Fou de Philippe de Villiers. « Un soir, Bellamy y a escorté Anna Cabana et sa fille », raconte Jean-Paul Enthoven. Ils assistent à la Cinéscénie, peinture idyllique d'une société aristocratico-paysanne soudée. « Transfiguré, les yeux brillants comme un gosse, Bellamy connaissait le spectacle par coeur et chantait avec les "puyfolais". » Et Philippe de Villiers de le regarder s'éloigner et de lâcher : « C'est un des plus beaux esprits de la droite. »

Du scout au prof de banlieue

François-Xavier Bellamy a fait sa scolarité à l'école Sainte-Agnès, puis au collège Saint-Joseph et au lycée Notre-Dame-du-Grandchamp, dans le quartier Saint-Louis, établissements catholiques de Versailles. Préparant un bac littéraire, il fait une rencontre décisive au lycée : « Un coup de foudre. À Grandchamp, j'ai rencontré un prof de philo qui vivait son enseignement, j'ai immédiatement su que ce serait mon métier. Je n'ai jamais hésité. » À chaque cours, il se découvre plus vivant, des choses banales prennent un relief étonnant. Qu'est-ce qu'avoir un corps ou des amis ? Que signifie travailler, mourir un jour ? Les questions se bousculent. Il prend conscience d'être… et de penser. À la fin de l'année, lorsque le prof demande à sa classe qui se destine à l'enseignement de la philosophie, trois mains se lèvent, dont celle de Bellamy. Inscrit en khâgne à Henri-IV, il découvre Paris avant d'intégrer Normale sup tout en ayant des responsabilités dans le scoutisme. À 18 ans, il a rejoint les Scouts d'Europe pour faire de la voile. Le mouvement a alors mauvaise réputation. Quelque temps auparavant, cinq scouts marins ont trouvé la mort dans le naufrage d'un voilier au large de Perros-Guirec. Le camp est dirigé par l'abbé Cottard, proche de l'extrême droite, qui se retrouve en prison. « L'histoire était atroce et dévastatrice pour l'image du scoutisme, relate le trentenaire. Moi, j'y suis venu grâce à un ami qui faisait de la voile. Et j'ai adoré ça. » Quatre ans plus tard, il est responsable national du scoutisme marin. « Un engagement marquant pour moi. Nous voulions défendre les bonnes pratiques. »

Ses diplômes en poche, il commence à enseigner. Dans le café, il disserte sur la noblesse du métier de professeur. « J'ai choisi d'enseigner dans le secondaire, n'ayant jamais désiré être universitaire. Aujourd'hui, je jubile en préparant mes cours. Le métier est magnifique. » Alors, enseignant ou homme politique ? « FXB. est un véritable agitateur de pensée. Il interroge des certitudes, il fait bouger les lignes, il pose des questions », dit Frédéric Franck, le directeur du Théâtre Montansier, à Versailles, par ailleurs admirateur d'Alain Badiou. Les deux hommes se sont liés en 2015, alors que Franck dirigeait le Théâtre de l'œuvre, à Paris, où Bellamy donne ses premières « Soirées de la philo », conférences ouvertes au grand public. Bellamy, qui fait ses premiers pas sur les planches, dépasse rapidement le statut du conférencier désincarné. « Je l'ai vu prendre sa place en scène. Très vite, les idées sont venues d'une voix incarnée. » La vie s'emparait des idées : un trait d'humour, un commentaire, sans pour autant que la conférence ne vire au one man show. Comme le grand comédien qui s'efface derrière son personnage, Bellamy s'efface derrière les idées. Sa gestuelle sobre et précise semble travaillée. On en est à la saison 5. Au Théâtre Saint-Georges, les soirées sont maintenant organisées par une association dédiée, Philia. Le succès ne se dément pas. « Mon souhait est de faire de la philo avec tout le monde, pas avec des spécialistes. Partager cette expérience que la philo a été pour moi. »

L'obsession de la transmission

Le succès de son essai, Les Déshérités, contribue à le faire connaître. Il y analyse la faillite de l'Éducation nationale comme la conséquence d'un refus de la transmission de la culture. La première année, il a enseigné en zone sensible au lycée Auguste-Renoir, à Asnières. « Il y a en France des classes de terminale générale où les élèves ne savent pas lire le français. À quelques kilomètres de chez moi ! Ni moins intelligents ni moins curieux que les autres, mais lisant avec le doigt, comme moi en CE1. » Cette découverte, décisive, sera le point de départ du livre. Trois figures incarnent l'échec de la conception française de l'éducation aux yeux de Bellamy : Descartes (l'esprit critique dévoyé), Jean-Jacques Rousseau (trop de liberté offerte à l'enfant) et Pierre Bourdieu (dénonciation des héritages et des héritiers). « Nous voulons toujours éduquer, nous ne voulons plus transmettre. » Le lancement est assuré par Le Figaro, qui en publie les bonnes feuilles. Un best-seller : 80 000 exemplaires vendus. « Des idées aujourd'hui appliquées par Jean-Michel Blanquer », dit Jean-Paul Enthoven en souriant. De Laurent Wauquiez à Marion Maréchal-Le Pen en passant par Bruno Retailleau, les politiques le citent parmi leurs lectures. En décembre 2016, Bellamy fait cette fois la une du Figaro magazine sous le titre « Conservateurs, la nouvelle vague », avec Natacha Polony. Alors, politique ou intello ?

Il a 21 ans lorsque François de Mazières (LR) lui propose une place sur sa liste aux municipales, à Versailles. Élu, F-X crée « le mois de l'emploi », une initiative destinée aux jeunes en difficulté. « Recréer un lien, les sortir de l'isolement et les accompagner, telle est la mission. Grâce à la mobilisation du bassin d'emploi, des centaines de recrutements ont eu lieu. Nous trouvons une solution pérenne pour un jeune sur deux. » Inquiet, cependant, il remarque que ceux qui assurent la réussite de l'initiative sont des gens de l'ombre motivés, des gens dont on ne parle jamais. « Combien de temps cela va-t-il durer ? La stabilité de la société repose sur ces gens-là et leur implication. Ce n'est pas un acquis éternel. » Concerné par le cumul des mandats en 2017, François de Mazières, le maire de Versailles et député des Yvelines, pousse F-X à briguer son siège à l'Assemblée. Soutenu par Les Républicains, mais sans étiquette (encore), il perd de quelques centaines de voix contre un inconnu d'En marche. « Une aventure belle et frustrante », dit-il, désappointé.

Bellamy a émergé avec La Manif pour tous. Le 3 décembre 2012, il publie dans Libération une tribune. « Le mariage pour tous, c'est la famille pour personne », dit-il en gros, fustigeant l'individualisme et le communautarisme identitaire. Puis, avec Madeleine de Jessey, elle aussi agrégée de philo et normalienne, il prend le large lorsque La Manif se « droitise ». Il a fondé Les Veilleurs, à Versailles, une association qui squatte des places publiques pour protester contre le mariage gay, dont l'hymne est un chant scout, mais n'y est pas resté. Il est pressenti pour prendre la tête de Sens commun (Le Point, 21 novembre 2013), émanation politique de La Manif pour tous proche de François Fillon, y joue un rôle non négligeable, avant de refuser d'y prendre part. Autour du sénateur Bruno Retailleau, il contribue à mettre en musique le programme de Fillon avec son ami Thibault Hennion, 28 ans, adjoint au maire de Sceaux, un élu sans étiquette. Avant, déçu par Fillon, de couper les ponts.

L'homme de la situation

Normalien sachant écrire, Bellamy a été la plume de Donnedieu de Vabres, de Rachida Dati et a conseillé NKM. Il déçoit toutefois les attentes des Républicains, où il n'est pas encarté, en refusant l'offre de Laurent Wauquiez, en quête de corpus idéologique. Ruse, opportunisme, indécision ? Comme tous les catholiques ayant participé à La Manif pour tous, il redoute d'être catalogué avec les fachos-réacs. Mais ce n'est peut-être pas la seule raison. « Exigeants » et « purs », beaucoup de cathos répugnent à s'engager en politique. « S'encarter, c'est pécher », dit la journaliste Pascale Tournier, fine connaisseuse de ce biotope. Dans son enquête Le vieux monde est de retour (Stock), elle retrace avec précision le parcours de Bellamy, semé de retraits. « C'est un intellectuel très inquiet de son indépendance. Il a du mal à être lié », y déclare son ancienne alliée, Madeleine de Jessey. D'ailleurs, au conseil municipal de Versailles, il siège chez les non-inscrits. Professeur solitaire, il aurait du mal à jouer collectif. La seule fois où il a essayé, il s'est viandé. Son propre think-tank, Unis pour servir, ne décolle pas. « F-X est une des figures incontournables du renouveau conservateur, même s'il refuse farouchement l'étiquette », conclut Pascale Tournier, au terme de son enquête sur les nouveaux conservateurs.

« C'est un "coopérateur de la vérité", selon la devise de Benoît XVI », renchérit l'influent père Pierre-Hervé Grosjean, ex-vicaire de la paroisse Saint-Louis. Pour l'animateur du Padreblog, « François-Xavier Bellamy a été forgé par le scoutisme. Il veut servir. Son engagement répond à un appel intérieur ». « L'action politique exige des convictions arrêtées et solides. Pour l'instant, F-X est dans un questionnement, avec la subtilité et la délicatesse que revêt la philosophie. Il a un choix à faire : la politique ou la philosophie », dit Jean-Philippe Mallé, ex-député socialiste des Yvelines, qui l'apprécie. Certes, face à Emmanuel Macron, il y a un champ politique à construire pour la droite. Bellamy est-il l'homme de la situation ? « Il porte l'inquiétude et la fragilité propre au philosophe. La politique, c'est violent. Il faut mouiller sa chemise et accepter de prendre des coups. Peut-il l'accepter ? Au fond, je n'en sais rien », s'interroge Jean-Philippe Mallé. « Il n'est de destin que celui qu'on se donne », dit son père spirituel Antoine de Saint-Ex. Sinon, les autres choisissent pour vous. « Agitateur d'idées », « coopérateur de la vérité », « nouveau conservateur », « réac de progrès », « si prudent réactionnaire de Versailles », « intellectuel engagé », les étiquettes pleuvent sur François-Xavier Bellamy. Il les récuse toutes. Peut-être pour cultiver sa propre marque.

 

François-Xavier Bellamy © Christophe ARCHAMBAULT/AFP

REPÈRES

11 octobre 1985. Naissance.

2003. Bac littéraire.

2008. Agrégation de philosophie. Élu maire adjoint à Versailles.

2009. Premier poste au lycée Auguste-Renoir, à Asnières.

Depuis 2013. Anime « Les Soirées de la philo » (aujourd'hui au Théâtre Saint-Georges, à Paris).

2014. Les Déshérités ou l'Urgence de transmettre (L'Observatoire).

2018. Demeure. Pour échapper à l'ère du mouvement perpétuel (Grasset).

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard