Le conformisme des salauds

Le conformisme des salauds

Depuis que Le Consentement a donné une voix et un visage aux victimes de Gabriel Matzneff, ses alliés d'alors lui font un procès zélé, faisant mine d'ignorer qu'il avait déjà tout dit, écrit et assumé.

« Il faut séparer l'homme de l'artiste ! », qu'ils disaient. Si seulement ils n'avaient pas pris soin, au préalable, de subsumer l'homme sous l'artiste comme on affuble l'immonde d'un masque mondain pour le rendre présentable... L'heure de Matzneff a sonné, paraît-il. La sortie du Consentement, témoignage poignant et courageux de l'une de ses victimes, Vanessa Springora, a offert à la machine médiatique une raison de se remettre en branle sous les feux conjoints de l'indignation et de l'autoflagellation. L'occasion rêvée, pour beaucoup, de se racheter une conscience en faisant le procès zélé de celui qui n'a pu se prendre pour Dieu que parce qu'ils avaient collectivement décrété que tout était permis. Les révélations récemment brandies pour l'accabler n'en sont pas, pourtant. Car, s'il y a bien une chose que ce pédophile bon chic bon genre ignorait, c'est le sens du mystère. Il avait tout dit. Tout écrit. Assumé publiquement le caractère véridique des sévices racontés, jusqu'à défendre des agresseurs de sa trempe dans une tribune de 1977 honorée par Sartre, Beauvoir, Barthes et tant d'autres signataires augustes. « Autres temps, autres moeurs ! », direz-vous. C'est que l'époque a éternellement bon dos. Et les proies infantiles, jetées en pâture aux voyeurs par un prédateur soucieux de se donner un public comme on se cherche des complices, le bon goût de n'avoir ni voix ni visage. « Un homme, ça s'empêche », disait le père de Camus. Allons bon ! nos fins lettrés étaient au-dessus de ça. Un homme libre, un vrai, un Artiste, ça s'encanaille ! Mais par procuration. Par la grâce d'une littérature de club taillée en trou de serrure, à la mesure de ces révolutionnaires empruntés chez qui la « transgression » tenait lieu de talent. L'art mérite mieux que de servir de caution à des Sade de pacotille. Parce qu'aucune émancipation ne se conquiert par l'asservissement des faibles. Parce que toute révolte qui déshumanise est traître à sa propre cause. Et parce qu'une liberté qui, snobant la limite pour se jeter dans les fers de sa propre démesure, croit déceler un vent subversif dans les confessions d'un vulgaire violeur d'enfants porte mieux les pantoufles que le bonnet phrygien. Rien de nouveau sous le satyre : l'anticonformisme de salon n'est que le conformisme des salauds.

 

Photo : Le livre qui a mis au jour une facette pourtant non dissimulée de Gabriel Matzneff. © ALLILI MOURAD/SIPA

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À lire : HISTOIRE DE LA COLONNE INFÂME, Alessandro Manzoni, traduit de l'italien par Christophe Mileschi, éd. Zones sensibles

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