Le choix de la rabbin

Le choix de la rabbin

Issue de deux histoires familiales a priori incompatibles, la foi de Delphine Horvilleur s'apparie aux valeurs de la tolérance et de la laïcité. Cauchemar des traditionalistes, la jeune femme s'interroge sur les racines de l'antisémitisme et met aussi en pratique son ouverture aux autres religions.

« Je suis une rabbin laïque. » Trois cents paires d'yeux examinent Delphine Horvilleur dans la pénombre de l'auditorium Saint-Germain, à Paris. Des adolescents, certaines voilées, d'autres sous capuches, quelques-uns mastiquant des chewing-gums, d'autres consultant leur portable, la plupart sérieux et attentifs. Sur les gradins, des profs, soulagés d'échapper à la solitude ordinaire, attendent la suite. « Une rabbin qui croit profondément que la laïcité est une bénédiction. » Ces mêmes mots, Delphine Horvilleur les a prononcés aux funérailles d'Elsa Cayat, après la tuerie de Charlie Hebdo, pour amadouer une assistance farouchement athée. Ce matin, elle les destine à des lycéens de banlieue - « issus de quartiers vulnérables d'Ile-de-France », dans le sabir technocratique -, réunis autour de Géhenne, d'Ismaël Saidi, une pièce sur la radicalisation. Sur scène, à grand renfort de tirs de kalachnikov, d'explosions, de hurlements et de jingles, un terroriste belge radicalisé se fait exploser dans une école juive, tuant plusieurs enfants. La pièce s'achève sur les tourments du tueur, condamné par son acte à la géhenne.

Patiente détective

Concentrés, les lycéens ont ri ou ont retenu leur souffle. Dans l'obscurité, la rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF) pleurait en silence. Pour elle, ce scénario n'est ni un jeu ni un spectacle. « Des enfants sont assassinés dans une école sans aucune autre raison que la haine antisémite... Delphine Horvilleur a été très perturbée par la pièce », dit Muriel Domenach, secrétaire du Comité interministériel de la prévention de la délinquance et de la radicalisation, organisatrice de cette représentation, prétexte pour nouer le débat.

Lorsque la lumière se rallume, Delphine Horvilleur met les points sur les i. Ce que raconte la pièce est arrivé dans la vraie vie, dit-elle. Et de scander les noms des familles brisées par la tuerie de l'école Ozar-Hatorah de Toulouse, en 2012. Monsonego, Sandler. Seulement le nom des familles, atteintes à jamais dans leur chair. Sandler, Monsonego. Pas les prénoms des victimes. Parce que, pour les familles, le chagrin n'en finit pas. La rabbin n'a jamais compris que ces meurtres d'enfants n'aient pas mis la France entière dans la rue. Et, comme on lance une bouteille à la mer, elle incite chaque lycéen à... lire. « On peut trouver dans nos textes de quoi nourrir la haine et la pulsion de mort, ou bien de quoi nourrir la vie, dit-elle. On peut aller dans le sens de la mort, ou dans celui de la vie. C'est notre responsabilité de lecteur. » À condition de savoir lire... À chacun de configurer son paradis et son enfer, dit-elle encore.

Pas une fois, Delphine Horvilleur n'a prononcé le mot « antisémitisme ». C'est pourtant le thème de Réflexions sur la question antisémite, le livre qu'elle publie chez Grasset au même moment. Une question ouvre le texte : « Pourquoi n'aime-t-on pas les juifs ? » « Parce qu'ils ne sont pas gentils », répond-elle, citant Lacan pour détendre l'atmosphère. Patiente détective, elle part sur les traces de l'hydre protéiforme en commençant par ouvrir les pages de la Torah. Des juifs, il n'en est pas question dans l'Ancien Testament, qui raconte l'histoire du « peuple hébreu » ou des « enfants d'Israël » cheminant vers la Terre promise. Abraham, le premier d'entre eux, n'est pas juif, il est hébreu. Delphine Horvilleur finit par le trouver dans le livre d'Esther, et aussitôt apparaît son ennemi, Haman, qui fomente la mort de son cousin Mardochée et le génocide du peuple juif. « Cherchez le juif, l'antisémite n'est jamais loin », conclut la détective Horvilleur, qui prend alors Haman en filature. D'où sort-il, cet ennemi des juifs ? Il descend d'Amalek, celui qui combattit les Hébreux à leur sortie d'Égypte sans raison apparente. Sa mère, Timna, a voulu se convertir, mais les rabbins ont refusé. Devenue la maîtresse du neveu de Jacob, elle a enfanté Amalek, fils du rejet, de l'exclusion, de la déception, et donc de l'envie, de la jalousie. Il est l'outsider qui jalouse « un peuple champion de l'appartenance ». En hébreu, Amalek ne signifie-t-il pas « celui qui est privé de peuple », et Timna « l'empêchée, la refusée » ? « Et si l'antisémitisme relevait d'un défaut d'appartenance, du besoin d'être accepté, aimé, ou reconnu par un autre ? », demande Delphine Horvilleur. L'antisémitisme est le problème de l'antisémite, le révélateur d'une faille.

Lecture polysémique

Au premier rang, un lycéen lève la main. Il veut plaider en faveur du tueur. Certes, ses actes sont horribles, reconnaît l'adolescent. Tuer des enfants, quand même... Mais ne pourrait-on lui offrir une seconde chance, plutôt que l'abandonner à la géhenne ? Une seconde chance, comme dans un jeu vidéo... Delphine Horvilleur n'entend pas la question, elle a pris congé depuis longtemps.

« C'est une femme charismatique », dit Muriel Domenach. Elles se rencontrent par hasard dans une gare en 2016. « Je rentrais de Turquie, relate l'ex-consule de France à Istanbul. Attentat à l'aéroport Atatürk, annulation du 14 Juillet après le carnage de Nice, coup d'État, l'année avait été sombre. Delphine Horvilleur était une note de lumière. » Elles conviennent de se revoir. « J'avais besoin de ceux qui, sans déni ni panique, sont prêts à construire un dialogue », dit Muriel Domenach. Les deux femmes ont trois enfants du même âge, l'ex-consule est allée au lycée avec le mari de la rabbin, l'économiste et maire socialiste du 4e arrondissement de Paris, Ariel Weil. Toutes deux croient au dialogue, acceptent d'être « altérées » par l'autre.

Muriel Domenach présente à la rabbin Ismaël Saidi, lequel se définit comme un « musulman de culture judéo-chrétienne ». Le réalisateur, scénariste et dramaturge belge connaît déjà Delphine Horvilleur pour l'avoir lue. « Dans En tenue d'Ève, relate-t-il, elle parle de la place de la femme dans le judaïsme et dans les autres religions. J'avais été happé par son livre. C'était un pied de nez à tous les fondamentalismes. »

Dans En tenue d'Ève, elle propose d'approcher la Torah comme on approche un textile : « texte » ne vient-il pas du latin textus, tisser ? « Le texte doit être interprété comme un exercice de haute couture où le couturier pique et repique les interprétations des générations passées. » Autour d'une trame, la Bible, se tissent et s'enchaînent les commentaires et les récits comme autant de coupes et de retouches. « Un verset ne se réduit jamais à son sens explicite », dit-elle. Chaque génération remet sur le métier la tapisserie dont elle hérite. Ainsi le texte indéfiniment s'habille de sens nouveau.

L'enthousiasme de l'auteur, sa fraîcheur érudite sont communicatives. Elle défend une lecture polysémique des textes, apte à offrir un sens renouvelé. Le questionnement autorisant un rapport rationnel à la foi vaut pour les trois religions monothéistes, remarque Ismaël Saidi. La rencontre avec Delphine Horvilleur, dit ce musulman pratiquant, a renouvelé sa foi. Le Texte ne détient pas la vérité, il nous guide, nous ouvre à plus grand que nous, comprend-il. Il n'apporte pas de réponse, mais il fait grandir. À condition de savoir lire, une fois encore.

Lors de leur premier rendez-vous, tous deux se découvrent fans de Jean-Jacques Goldman. Un jour de décembre 1995, Delphine Horvilleur a croisé le chanteur devant une boulangerie. Ils ont discuté. La France était en grève, il a transporté la jeune femme derrière sa moto à l'autre bout de Paris. Une épiphanie horvillesque. Quant à lui, son penchant pour le chanteur aurait pu lui valoir une fatwa. Là-dessus, la rabbin invite Ismaël Saidi à un shabbat à la synagogue Beaugrenelle. « Les hommes et les femmes ensemble ! Ça, déjà, c'était super. En plus, dans son sermon, la voilà qui cite maître Yoda, de Star Wars ! » En juin 2018, ils se retrouvent à la synagogue pour un « shabbadan », célébration imaginée trois ans auparavant en Belgique par l'homme de théâtre et un groupe de jeunes juifs. « Un jour par semaine, des juifs fêtent shabbat. Un mois par an, des musulmans fêtent le ramadan [...]. Alors, le vendredi 1er juin, soir de fête pour les uns et pour les autres, on va fêter le shabbadan, nous souvenir de ce qu'on pourrait encore partager », propose Tenou'a, revue du judaïsme mêlant textes de rabbins et d'artistes, dirigée par Delphine Horvilleur. Ensemble, un petit groupe célèbre le shabbat et la rupture du jeûne à la synagogue Beaugrenelle. Un dialogue tel que le prône Muriel Domenach.

Celle-ci observe les regards inquiets de ceux qui, franchissant le seuil de la synagogue, découvrent les kippas et les étoiles de David. Faut-il se couvrir, se découvrir ? « Elle a su accueillir des gens qui n'avaient jamais mis les pieds dans une synagogue, pour qui ce geste était transgressif. » Des feuilles de chants sont distribuées. « Si vous ne connaissez pas les paroles, dites "laï laï laï" », dit la rabbin. « Avec son charisme, sa voix chaleureuse, sa gestuelle enveloppante, elle a fait chanter tout le monde. » Et voilà les femmes voilées en train de taper dans les mains. « Fière d'assister à un office de shabbadan conduit par une femme », écrira l'une d'elles sur son compte Twitter.

Murés dans le silence

Delphine Horvilleur a grandi à Épernay, en Champagne, où son père est médecin homéopathe. « Je suis devenue rabbin parce que je ne voulais pas être marchand de bestiaux. » Une allusion au judaïsme rural de ses origines. Par son père, Michel Horvilleur, elle descend d'une lignée de juifs alsaciens enracinés du côté de Westhoffen, pour la plupart marchands de bestiaux, profession exercée par les juifs depuis le Moyen Âge, cultiver et posséder la terre leur étant interdit. La famille conserve une lettre datant de Louis XIV indiquant que « les juifs ne pourront livrer de chevaux au roi durant le Yom Kippour ». Aujourd'hui encore, des cousins proches sont maquignons dans l'Est. Lorsqu'ils ne le sont pas, les Horvilleur sont... rabbins. Certains considèrent Westhoffen comme le berceau du rabbinat français : les rabbins Debré, Joseph Bloch, Max et Ernest Guggenheim en sont originaires. Nathan Horvilleur, grand-père paternel de Delphine, a eu sur elle une forte influence. Proviseur de lycée public et rabbin, il lui a donné le sens du questionnement de la tradition. Profondément républicain, il reste attaché à la laïcité.

De l'histoire de ses grands-parents maternels, les Ickovits, Delphine Horvilleur sait peu. Du passé ils ne disaient rien. Ne parlant que yiddish, ils ne pouvaient communiquer avec leur petite-fille. Fillette mystique, elle imaginait échanger par télépathie avec eux. Rescapés d'Auschwitz, les Ickovits, apatrides, étaient originaires de la même ville des Carpates, Munkacevo, ville annexée tour à tour par la Hongrie, la Tchécoslovaquie, et aujourd'hui en Ukraine. Ayant chacun perdu leur conjoint et leurs enfants dans les camps, ils eurent le courage de fonder une famille en France après guerre et se murèrent dans le silence.

D'un côté, le monde du silence. De l'autre, celui de l'échange. Car, durant l'Occupation, les Horvilleur furent accueillis et cachés dans le Midi. « J'ai grandi entre ces deux histoires. L'une dit : "Le monde m'a sauvé" et enseigne la confiance en l'autre, le non-juif qui a sauvé. L'autre dit : "Le monde m'a assassiné" et enseigne la méfiance. » Delphine Horvilleur est le fruit de deux histoires incompatibles, s'est construite sur ces dissonances, sur cette tension. « La sagesse surgit des failles de l'irréconciliable, dit-elle. On doit coudre quelque chose... C'est l'histoire d'amour des juifs avec le textile... et le texte. Chaque génération doit faire de la reprise... Comme je ne pouvais faire des points de croix, j'ai fait autre chose. » Bac scientifique en poche, elle arrive à Jérusalem en 1992 pour étudier la médecine. À cette époque, en plein processus d'Oslo, la paix semble à portée de main. « Nous croyions la voir enfin arriver. » Elle apprend l'hébreu et prend des cours d'arabe. Le 4 novembre 1995, elle participe à la manifestation pour la paix à Tel-Aviv, le soir où le Premier ministre Yitzhak Rabin est assassiné, et avec lui le rêve de toute une génération. La « parenthèse enchantée » se referme sur un « traumatisme ». Elle rentre en France pour un stage de neurobiologie à l'Institut Pasteur, aux côtés de Jean-Pierre Changeux. « J'ai alors compris que je n'avais pas la patience du chercheur : mon esprit est plus papillonnant. »

Aimant l'écriture et les mots, elle se forme au journalisme au Celsa, l'École des hautes études en sciences de l'information et de la communication de la Sorbonne, passe alors quelques mois à Beyrouth comme journaliste, puis à Jérusalem avec Charles Enderlin pour France 2, au début de la seconde intifada. Elle y redécouvre la vitalité des textes talmudiques. À la synagogue, les inégalités entre garçons et filles l'ont toujours rebutée, car dans sa famille régnait une parfaite égalité entre garçons et filles. L'orthodoxie juive promeut un discours d'exclusion des femmes de l'espace public et de l'étude des textes : elle rejoint donc New York pour étudier l'exégèse rabbinique dans une école mixte. Elle découvre une pensée juive moderne, ouverte et créative, laissant toute leur place aux femmes. « Le journaliste et le rabbin ont des points communs : l'écoute de l'autre, la volonté de se porter témoin de son temps. » En 2008, elle est ordonnée rabbin.

Deviendra-t-elle un jour grand rabbin de France, comme Haïm Korsia, un de ses anciens enseignants ? Euh... Le MJLF est (très) minoritaire en France. Le Consistoire, institué par Napoléon, est entre les mains des juifs orthodoxes, lesquels représentent la majorité des juifs de France. Dans cet univers très conservateur, une dame rabbin, ça ne passe pas encore. À la synagogue Beaugrenelle, elle a créé des offices religieux pour les enfants.

 

Photo : © JOEL SAGET/AFP

REPÈRES

1974. Naissance à Nancy.

2000-2003. Journaliste à France 2, au Proche-Orient et en Europe.

2003-2008. Correspondante à New York de RCJ, master de littérature hébraïque.

2008. Ordonnée rabbin.

2009. Rédactrice en chef de Tenou'a.

À LIRE

RÉFLEXIONS SUR LA QUESTION ANTISÉMITE, Delphine Horvilleur, éd. Grasset, 162 p., 16 E.

Nos livres

« Une jolie fille comme ça », Alfred Hayes (Folio)

Disparition

Andrea Camilleri  © Associazione Amici di Piero Chiara

Andrea Camilleri
L'écrivain italien nous a quittés à l'âge de 93 ans

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