Léonard de Vinci, le bel excentrique

Léonard de Vinci, le bel excentrique

Face à une créativité aussi multiforme que celle du peintre dont on fête le 500e anniversaire de la mort, nous n'avons à la bouche que le mot « génie », qui occulte ses passions fantaisistes et mondaines.

Non content d'être l'auteur du tableau le plus célèbre du monde, Léonard de Vinci (1452-1519) a extrapolé des pans entiers de l'univers contemporain. Issus de ses dissections de cadavres pratiquées en catimini (l'Église y voyait alors d'intolérables profanations), ses croquis anatomiques extrêmement détaillés anticipent de trois à quatre siècles les découvertes de la médecine moderne. En hydraulique, il fut le premier à envisager de relier à la mer, via des canaux, des villes situées à l'intérieur des terres, comme Florence, et d'assécher les marais Pontins au sud-est de Rome qui infectaient la région et ne furent assainis qu'en 1930, sous Mussolini. En urbanisme, son projet de cité idéale imaginé pour François Ier à Romorantin (à 70 km d'Amboise) préfigure les tracés au cordeau de nos villes nouvelles. Et il y a toutes ces fabuleuses esquisses de machines industrielles, de guerre ou volantes, qui constellent ses Carnets. Certains y ont vu des projections, qui, du travail à la chaîne, qui, de la mitrailleuse, du parachute, de l'hélicoptère, ou encore de l'avion à réaction.

Devant une telle inventivité universelle, nous n'avons pour pauvre explication que celle de son « génie », comme s'il avait été touché par une grâce surnaturelle dont nous, les « non-élus », serions exclus. Rappelons d'abord qu'il s'agit là d'un anachronisme. L'idée de génie ne faisait pas partie du vocabulaire de l'époque de Vinci. À la Renaissance, les créateurs d'oeuvres d'art n'avaient pas le statut d'« artistes » au sens individuel du terme. Cette notion n'est apparue qu'aux XVIIe-XVIIIe siècles, pour connaître son apogée sous le romantisme. Au temps de Vinci, les oeuvres n'étaient pas signées. Elles répondaient à des commandes de mécènes, qui attendaient d'elles, non pas la manifestation d'une originalité, mais le respect d'une tradition. Les artistes étaient des artisans, et leurs réalisations étaient collectives : les oeuvres émanaient d'« ateliers » dirigés par des maîtres qui laissaient leurs élèves exécuter une partie de leurs travaux. Et les thèmes relevaient d'un répertoire établi, que chacun illustrait en s'inspirant des interprétations de ses devanciers et en n'y ajoutant qu'une excellence sur tel ou tel plan mineur. Ces particularités étaient reconnues comme telles, mais ne faisaient pas l'objet d'une célébration personnelle. L'idée de génie n'avait donc aucune pertinence.

Léonard de Vinci se définissait avant tout comme un ingénieur et, très accessoirement, comme un peintre. Ainsi que l'explique l'Américain Walter Isaacson dans sa monumentale biographie, il y a même tout lieu de penser que bien de ses protocoles étaient des études préparatoires en vue de la confection de dispositifs théâtraux destinés aux spectacles qu'il organisait pour les cours qui l'avaient engagé à cet effet, celles de Laurent de Médicis à Florence, de Ludovic Sforza à Milan, de Lucrèce Borgia à Rome et, enfin, de François Ier à Amboise. Ses machines n'avaient pas l'effectivité qu'on leur prête. Elles visaient au divertissement, et Vinci s'amusait beaucoup à les concevoir. C'était un homme à la mode, et une manière d'excentrique. D'une rare beauté, il s'habillait avec des tuniques roses et courtes qui mettaient en valeur ses épaules et ses jambes d'athlète. Selon toute vraisemblance, il était gay, suivi en permanence par une cohorte d'éphèbes, dont l'effronté Salaï, un de ces ragazzi à la Pasolini qui lui mentait et le volait, mais à qui il pardonnait tout parce qu'il était son préféré et sans doute aussi son amant en titre. En une époque où l'on rêvait de renouer avec l'Antiquité - c'est le sens du terme, forgé a posteriori, de Renaissance -, ce penchant envers les hommes était toléré, sinon que Vinci dut subir à Florence une enquête déplaisante pour « sodomie en réunion ». Parce qu'elle impliquait le fils d'une grande famille, l'affaire fut classée. Mais Vinci en tira le sentiment d'une certaine marginalité. Celle-ci fut un aiguillon pour sa création, mais il y en eut d'autres plus conséquents.

Fils illégitime d'un notaire du village de Vinci, en Toscane, et d'une paysanne, il n'eut pas le droit, pour cette raison, de fréquenter les écoles du milieu bourgeois de son père. C'était un autodidacte, qui, jamais, ne maîtrisa le latin et le grec et n'avait qu'une connaissance parcellaire des mathématiques. Ce défaut devait constituer paradoxalement, pour lui, un élément moteur. Car, sa grande qualité, c'était sa curiosité insatiable. Tous les phénomènes de la nature le requéraient, et il les analysait de visu en inventant à chaque fois ses méthodes propres pour combler ses lacunes de savoir. Ses percées dans le domaine du calcul des aires utilisaient ainsi la géométrie et non l'algèbre, mais elles n'en furent pas moins révolutionnaires. Et il fonctionnait selon une méthode de pensée singulière. Il voyait toutes les choses participer d'une cohérence. Il croyait en l'unité du monde. Ses observations scientifiques rejaillissaient sur ses innovations artistiques, et vice-versa. Ses études anatomiques lui servirent ainsi à perfectionner l'aspect « vivant » de ses tableaux ; ses recherches en optique, à en affiner les perspectives et sa technique picturale du sfumato, toute en ombres et en lumières.

Un loser mondain

Vinci était, en bref, un « transdisciplinaire » avant la lettre. Si l'on en croit Schopenhauer, peut-être s'agit-il là de la vraie marque desdits génies, qui, parce qu'ils sont désintéressés, soulèvent des questions que les autres, obnubilés par la réussite matérielle, ne songent pas à poser : « Le talent, écrit ainsi l'auteur du Monde comme volonté et représentation, est pareil à un archer qui touche une cible que les autres ne peuvent atteindre, le génie pareil à celui qui en touche une que les autres ne sont pas même capables de voir. » Einstein n'agissait pas autrement. Loin d'une intuition tombée du ciel, son invention du principe de la relativité dériva de sources hétérogènes que, seul, il eut l'idée, par passion d'une connaissance pure, de recouper : une réflexion littéraire sur les idées de temps et d'espace, reprise à l'historien et philosophe des sciences autrichien Ernst Mach (1838-1916), associée à ses tâches prosaïques au bureau des brevets de Berne, où il fut, un moment, chargé de synchroniser à quelques centièmes de seconde près selon leur localisation les horloges des gares suisses, afin de fluidifier la circulation des trains. Vinci comme Einstein étaient des esprits à la fois pratiques et fantaisistes, qui raisonnaient par la logique, tout en pratiquant l'analogie, en transposant les résultats de leurs spéculations d'un domaine à un autre.

Vinci était également connu pour ses problèmes de retard dans la remise de ses commandes. Paniqué à l'idée de finir quoi que ce soit, il procrastinait sans fin. L'ébauche et le concept avaient, pour lui, une plus forte puissance d'évocation que l'achevé. Son oeuvre picturale compte ainsi moins de vingt tableaux, dont certains, comme La Joconde, le suivirent dans tous ses déplacements durant des décennies. Et il n'a terminé aucun des essais, notamment sur la peinture, qu'il avait prévu de publier et au sujet desquels il prenait des notes quotidiennes dans ses Carnets. Ces réflexions (7 200 pages) en font aussi un penseur de première importance. Il les écrivait de manière « spéculaire », de sorte qu'on ne puisse les déchiffrer qu'à l'aide d'un miroir. Elles formaient son espace d'expérimentation exclusif, qu'il ne montrait à personne et dont il n'a jamais cherché à tirer profit. On ne les a connues qu'après sa mort, et certaines ne furent découvertes qu'au début du XXe siècle.

En une époque comme la nôtre, où la valeur se mesure à la réussite concrète et aux espèces sonnantes qui l'accompagnent, un pareil dédain des enjeux matériels ferait passer Vinci pour une sorte de loser mondain. Son exemple nous en apprend beaucoup sur la société actuelle : si elle se trouve en panne d'un renouveau, celui-ci ne saurait passer que par une révolution mentale venant briser ce culte du faux succès immédiat qui nous entraîne sur la pente d'une perte d'âme et d'une répétition stérile. Avec, au bout, le néant.

 

Photo : Maquette de machine volante dans le Parc Leonardo da Vinci © Collection Château du Clos Lucé - Léonard de Serres

LA TECHNIQUE DU SFUMATO

Avant la Renaissance, on représentait les personnages de profil par un tracé clair de leurs traits. Vinci y substitua les vues de trois quarts où les lignes des visages sont évoquées via des dégradés subtils d'ombre et de lumière. Ce procédé du sfumato (de fumo, « fumée », et sfumare, « estomper ») donne à ses tableaux leur caractère « pris sur le vif » et énigmatique.

DE L'ANATOMIE EN PEINTURE

Vinci a beaucoup pratiqué les dissections de cadavres d'hommes et d'animaux. Il en a tiré des croquis d'une qualité à la fois scientifique et esthétique. Il cherchait là des connaissances mais aussi le moyen de parfaire le rendu du mouvement de ses personnages. Il pensait, à juste titre, que leurs attitudes et l'expression de leurs sentiments avaient une base physiologique.

UN MAÎTRE DE LA PERSPECTIVE

La perspective a constitué la nouveauté de la Renaissance. Vinci en fut un des maîtres. Dans sa fresque murale La Cène, qui orne le réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie, à Milan, il a rusé avec elle, en introduisant des « défauts vrais », si bien que, de quelque endroit qu'on se place, la perspective en semble naturelle. Du grand art.

UN HOMMAGE MULTIDISCIPLINAIRE

La célébration du 500e anniversaire de la mort de Vinci est éclatée en plusieurs manifestations en Italie et en France. Milan expose ses dessins originaux et une sélection de machines réalisées à partir d'eux. En France, avant la grande exposition prévue au Louvre en octobre, la région du Val-de-Loire, où Vinci passa les trois dernières années de sa vie, propose un transpositions contemporaines de son oeuvre, comme à Chaumont-sur-Loire par le Chinois Gao Xingjian, on y verra pour la première fois en France, au château du Clos Lucé, sa dernière demeure, la tapisserie qu'il avait réalisée pour François Ier à partir de La Cène. Le musée de la Franc-Maçonnerie à Paris présente par ailleurs une exposition du dessinateur de bande dessinée François Boucq, du 11 mai au 6 octobre, intitulée « Léonard décodé. La cathédrale derrière le tableau » (illustration).P. B.

À LIRE

LÉONARD DE VINCI.LA BIOGRAPHIE, Walter Isaacson, traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Sophie De Clercq et Jérémie Gerlier, éd. Quanto, 592 p., 29 E.

Nos livres

« La Filiale »,Sergueï Dovlatov, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs (éd. La Baconnière)

S'abonner au magazine

S'abonner au magazine