Le bûcher de nos vanités

Le bûcher de nos vanités

« Les portes de l'enfer se sont ouvertes en Australie. » Après la Californie, l'Amazonie, tant d'autres foyers d'incendie... Lucifer a cette fois fournaise ouverte dans ce continent, sans qu'aucune larme versée ne puisse jamais en venir à bout. Car, ce que les flammes ont déjà dévoré, c'est bien plus que quelques kangourous ou koalas qu'on regarde tels des souvenirs d'enfance calcinés. Ainsi que le rapporte l'écrivain australien Richard Flanagan (p. 12-17), ce sont d'abord des forêts et des espèces animales innombrables qui partent en flammes. Mais c'est aussi tant de notre humanité qui brûle sous un ciel rougeoyant comme s'il était de sang. Rien d'accidentel cependant : ce bûcher de nous-mêmes est alimenté de nos vanités.

Revanche de l'histoire... En cette Australie si dévastée, ce sont les « climatosceptiques » qui sont au pouvoir, et ceux-là persistent dans le « déni charbonnier ». Ils décrètent eux aussi, comme nous le faisons de plus en plus, l'état de catastrophe « naturelle ». Stipulation fausse, mensongère. Rien n'est moins naturel que ces incendies ou ces inondations qui se multiplient partout. Le suicide climatique, hélas ! n'est pas une spécificité australienne. Apocalypse chaude chez eux, apocalypse d'eau, par exemple en Italie, à Venise la Sérénissime, qui s'abîme sous les marées toujours plus fortes et les vagues des paquebots arrogants. Il existe bien un projet « Moïse » pour protéger la lagune, mais Moïse est noyé dans la corruption. Les gondoles en sont toutes retournées tandis que les égouts, eux, remontent.

Sans doute faut-il espérer encore dans ces énergies qui n'auront pas été naufragées ou brûlées. On peut, comme Albert Camus, se montrer « pessimiste quant à la condition humaine, mais optimiste quant à l'homme (1) ». Et Richard Flanagan rappelle à juste titre que « la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl avait précipité la chute du régime communiste ». Les conservateurs australiens au pouvoir vont sans doute, et beaucoup d'autres après eux, périr dans cette épreuve du feu, de l'eau, de la terre et du ciel qui, partout peu ou prou, précipite notre avenir. Mais on relèvera aussi le texte de cette pancarte déchiffré dans ce qui reste de la librairie d'un village calciné : « La fiction postapocalyptique a été transférée aux affaires courantes. »

Chez nous aussi on assiste à des fictions, moins tragiques. Ainsi les commentateurs, dans l'ensemble des médias, ont-ils qualifié de « rocambolesque » l'évasion du Japon au Liban de Carlos Ghosn. Terme savoureux pour signifier la surprise que suscitait cette « extraordinaire péripétie ». Mais que l'on rende d'abord à César ce qui revient à César, et Rocambole, d'où vient le terme « rocambolesque », à Pierre Alexis de Ponson du Terrail. On s'est régalé des aventures de ce « héros » de papier, inventé à la fin des années 1850, qui commença dangereux criminel, volant et tuant sans remords, avant de devenir un bandit romantique au service de la veuve et de l'orphelin. On ne sait si l'ancien patron vorace de Renault a lu cette rocambolesque évolution du mal vers le bien, une rédemption exemplaire, due à un long séjour au bagne, il est vrai.

(1) Cité par la philosophe et collaboratrice du NML Marylin Maeso dans son Abécédaire d'Albert Camus (lire p. 72).

 

Photo : Lake Tabourie, dans le Sud-Est de l'Australie, le 4 Janvier 2020 © Brett Hemmings/Getty Images/AFP

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À lire :Divers, Pierre Guyotat, éd. Les Belles lettres, 496 p., 27 E.