L'amour trouble

L'amour trouble

Une déconcertante idylle entre la penseuse juive antitotalitaire et le philosophe entaché de nazisme.

elle venait d'avoir 18 ans. Le philosophe Hans-Georg Gadamer se souvient d'« une jeune fille en robe verte qu'on ne pouvait pas manquer de remarquer ». En novembre 1924, Hannah Arendt assiste à l'université de Marbourg au séminaire de Martin Heidegger sur Le Sophiste de Platon. C'est le coup de foudre entre le professeur, étoile montante de la philosophie allemande, et la belle jeune femme à l'intelligence exceptionnelle, au charme étrange aussi, fruit d'un mélange de fougue et de timidité. Marié, le double de son âge, le futur recteur de Fribourg lui écrit dans l'une des missives enflammées, souvent ponctuées de poèmes, réunies dans le recueil de leur correspondance (1) : « Tout à coup, l'Être nous est fulgurance/ Aux aguets, révérons - Entrons dans la danse. »

Cet amour entre une princesse juive de la pensée contemporaine, archéologue des totalitarismes, et un philosophe d'une immense amplitude, mais compromis avec le régime nazi, pose question. Car, au-delà d'une attirance réciproque, comment cette relation a-t-elle résisté et s'est-elle même confortée malgré le point aveugle de la Solution finale que l'auteur d'Être et temps n'a jamais voulu prendre en considération ? Leur correspondance fournit un début d'éclairage, mais souffre d'un déséquilibre. D'abord parce que les lettres de Heidegger sont de très loin les plus nombreuses. Apparemment, le philosophe ou ses héritiers n'ont conservé de celles de Hannah que les plus « tenues », et en tout petit nombre. Par ailleurs, ce recueil, qui débute en 1925 et s'achève en 1975, quelques mois avant la mort de Hannah Arendt et un an avant celle de Heidegger, est troué de vingt ans de silence : rien entre 1933 et 1950, année où les anciens amants renouent, incluant dans leurs échanges et leurs rencontres l'épouse de Martin, Elfride, ex-membre du parti nazi, le NSDAP, qui n'a jamais renié ses positions antijuives.

RETENUE D'UN AUTRE TEMPS

On ne trouvera pas dans la première partie (1925-1933) pléthore de détails sur leur vie amoureuse. C'est sans doute, comme le note Ursula Ludz dans la postface, qu'ils se présentent comme des « témoignages d'une culture de l'intimité d'un autre temps, se réglant sur des modèles de retenue qui pourront paraître étranges aux générations grandies avec la révolution sexuelle ». En revanche, à l'hiver 1933, alors que Hannah a déjà fui l'Allemagne pour la France, Heidegger lui répond sur les accusations d'antisémitisme dont elle a eu vent par une dénégation argumentée, étayée d'exemples d'universitaires juifs protégés par ses soins. Ce qui ne l'a pas empêché d'adhérer au parti, ni de jurer allégeance à Hitler pour obtenir la même année le poste de recteur de l'université de Fribourg (1933-1934), ni d'interdire, à la suite des lois antisémites, les portes de la bibliothèque des lieux à celui qui fut son maître, le phénoménologue Edmund Husserl.

Heidegger, dont l'aura n'a cessé de croître après guerre, a dû chez lui subir très tôt des campagnes mettant en cause ses dérives national-socialistes. Hannah n'aura cessé, sa vie durant, de prendre sa défense, contribuant ainsi à la respectabilité de l'oeuvre de celui qui, disait-elle, « m'a appris à penser ». Jusqu'où allait le soutien de Hannah ? Pour le chercheur Emmanuel Faye, très loin. Il analyse dans Extermination nazie et destruction de la pensée (2) le texte le plus célèbre de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, où, pour étayer sa théorie de la « banalité du mal », elle fait le portrait de l'ordonnateur en chef de la Shoah en petit fonctionnaire sans envergure. Emmanuel Faye s'inscrit en faux contre cette vision restrictive du haut dignitaire nazi et accuse Hannah Arendt, en raison de sa critique féroce des Judenräte (conseils juifs) lors de la mise en oeuvre de la Solution finale, de mettre sur le même plan les victimes et les bourreaux en les renvoyant dos à dos, dédouanant du même coup Heidegger de toute culpabilité. Il va même beaucoup plus loin en décelant, dans le corpus des écrits de Hannah Arendt, toutes les traces de contamination de son mentor, dont elle aurait été, écrit-il, « celle qui aura le plus contribué à sa diffusion planétaire ». Outre qu'il oblige à reconsidérer à ce prisme l'oeuvre encore très influente de Hannah Arendt, cet ouvrage manifestement à charge inviterait-il par ricochets à remettre en cause tous ceux qui ont puisé leur inspiration dans l'oeuvre du philosophe en culotte de peau, qui ont pour noms, entre autres, Levinas, Derrida Lacan et Foucault ?

(1) Lettres et autres documents 1925-1975, Hannah Arendt, Martin Heidegger, traduit de l'allemand par Pascal David, éd. Gallimard, 2001.

(2) Arendt et Heidegger. Extermination nazie et destruction de la pensée, Emmanuel Faye, éd. Albin-Michel, 2016.

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« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard