Viktor Orbán : la statue de l'illibéralité

Viktor Orbán : la statue de l'illibéralité

Politique habile et complexe, opportuniste jusqu'au cynisme, le chef d'État hongrois s'affirme comme le leader d'une Europe centrale gagnée par une conception autocratique de la démocratie.

Il serait « l'homme le plus dangereux de l'Union européenne » ! Premier ministre d'un « petit pays », comme il le répète, Viktor Orbán incarne plus encore que Matteo Salvini ces nouvelles forces populistes et anti-Bruxelles qui inquiètent. Cet « assoiffé de pouvoir » doublé d'un « génie politique », dixit Chloé Ridel, experte à la Fondation Jean-Jaurès, l'ancien président François Hollande l'a côtoyé lors de sommets européens. Il lui reconnaît un grand talent pour jouer sur les zones grises et jongler avec les ambiguïtés : « Il plie mais ne rompt jamais. » L'homme au visage sans finesse, à la silhouette pataude, aux idées si aisément critiquables, est complexe. À l'issue d'un entretien avec lui en avril lors de sa tournée européenne contre le populisme, Bernard-Henri Lévy, pourtant peu avare en certitudes, achève son article en s'interrogeant sur les réelles convictions du leader hongrois d'un « je ne sais pas » déconcertant.

Au nom de la jeunesse

Dans la tête de Viktor Orbán détaille l'itinéraire particulier de ce fils de famille modeste désormais très fortuné. La journaliste Amélie Poinssot raconte l'étudiant qui parfait son éducation politique grâce à une bourse de la Fondation Soros. L'orateur courageux qui se fait connaître de son pays en 1989, place des Héros, lors d'une commémoration du soulèvement de 1956. À 26 ans, au nom de la jeunesse, il demande à l'armée russe de quitter le pays. Aujourd'hui, le même poursuit le milliardaire Georges Soros d'une haine à connotation antisémite. Le libéral épris de démocratie s'est mué en héraut de l'illibéralisme par pragmatisme, opportunisme, guidé par un instinct politique sûr.

Cet art de tirer le meilleur de chaque situation est l'une de ses forces. Ainsi, en 1993, à la mort du leader conservateur József Antall, il comprend qu'il y a là un espace politique. Son parti, le Fidesz, change alors de ligne. L'homme, tout sauf bigot, se met à défendre église, famille et nation. Un revirement payant : il arrive au pouvoir en 1998. Son échec à le conserver, quatre ans plus tard, va profondément le marquer. Dans l'opposition il construit les conditions, non seulement de sa victoire, mais de son maintien au pouvoir. « En bon disciple de Carl Schmitt [philosophe allemand auteur de La Notion de politique en 1932], Viktor Orbán considère que la politique consiste, avant tout, à identifier l'ennemi », explique Giuliano da Empoli, l'ex-conseiller politique de Matteo Renzi, dans son livre Les Ingénieurs du chaos. En 2009, l'ennemi est l'Europe. Anti-élite, anti-Bruxelles, il va matraquer son discours avec succès.

En 2014, confronté à des difficultés intérieures, Viktor Orbán désigne un nouveau bouc émissaire : le migrant. Un an plus tard, il s'oppose à la gestion par l'Union de la crise migratoire et s'impose comme chef de file des pays d'Europe centrale. « Là où il a commencé à intervenir plus directement [lors des conseils européens], c'est sur la question des réfugiés. Il a constitué avec les pays de Visegrád un groupe de pression sur le thème : Laissez-nous tranquilles, ne nous obligez à rien ! », se rappelle François Hollande. Ces positionnements lui réussissent. Depuis 2010, il est réélu sans interruption. Viktor Orbán adosse sa pratique du pouvoir au concept de « démocratie illibérale ». « Il a mis au point un nouveau modèle de ce que certains érudits hongrois décrivent comme une "demi-démocratie en déclin" ou une "autocratie douce", fusionnant capitalisme de copinage et rhétorique de droite », résume le journaliste d'origine hongroise Paul Lendvai, auteur d'une biographie de référence.

Un brevet démocratique

Bernard Guetta, ex-chroniqueur à France Inter, candidat LREM aux européennes, décrit dans L'Enquête hongroise : « Il n'y a pas de chemises noires dans les rues de Budapest, il n'y a pas de prisonniers politiques en Hongrie, pas un seul. Mais la pensée réactionnaire est si forte. » Viktor Orbán est redoutable, car stratège. « Ce n'est pas un dirigeant qui menace ou qui crée un conflit direct, analyse François Hollande, il crée une situation en trouvant des alliés et en se faisant accepter par les autres comme un moindre mal. Il peut être Premier ministre à vie de la Hongrie en mettant progressivement la main sur les médias, en affaiblissant les facteurs de pluralisme, en éliminant la gauche, en jouant sur le nationalisme. Il avance comme ça, pas après pas. Il ne veut pas constituer un groupe d'extrême droite, il veut peser sur la droite. » Malgré tensions et suspension, le parti de Viktor Orbán reste membre du PPE (Parti populaire européen, qui regroupe les partis de droite conservateurs), ce qui lui confère, de facto, un brevet démocratique.

De l'intérieur il brocarde Bruxelles, le mariage gay, une société multiculturelle ouverte aux migrants, sans valeurs ni spiritualité. Il prospère sur ce rejet dans son pays et au-delà, dans ce groupe de Visegrád dont il est le moteur. Le cynisme de départ cédant peut-être la place à des convictions. Bernard Guetta, glacé, s'émeut : « C'est l'esprit des Lumières que rejette Orbán ! » Son Europe est une civilisation avant d'être un projet politique, souligne Chloé Ridel. Et la clé est, comme souvent, historique. Son aura s'explique par la crainte des Hongrois de disparaître : la natalité en berne de ce pays peu peuplé et doté d'une langue rare crée une réelle angoisse. Un sentiment accentué par le souvenir des jougs étrangers (russe, ottoman...) et par le traumatisme du découpage de 1920. Les minorités hongroises issues du traité de Trianon, Orbán les soigne d'ailleurs particulièrement en leur accordant le droit de vote. « Préserver la population magyare, pour lui, c'est préserver une population blanche, chrétienne et homogène », écrit Amélie Poinssot. Enfin, s'ajoute ce que le politologue Ivan Krastev appelle la fin de la « culture de l'imitation ».

Déçus, les ex-pays de l'Est ne pensent plus que leur destin est forcément la convergence vers l'Ouest. Dans un discours de 2017, Viktor Orbán assurait : « Il y a vingt-sept ans, ici, en Europe centrale, nous pensions que l'Europe était notre avenir ; à présent nous sentons que nous représentons l'avenir de l'Europe. » Pour Bernard Guetta, le président hongrois « se voit prendre les commandes de l'Union dans six ans. Refondée par la Hongrie et l'Europe centrale, l'Europe de M. Orbán sera celle des nations pleinement souveraines et chrétiennes [...] auxquelles rien ni personne, ni rapport de force, ni majorité, ni Cour de justice européenne, ne saurait imposer quoi que ce soit ». François Hollande estime que sont prêtés à Orbán des desseins qu'il n'a pas : « Il sait qu'il est à la tête d'un pays qui a une grande histoire, même si son poids économique et démographique est limité. Il veut jouer un rôle d'influence dans toute la région, mais il connaît ses limites. Il provoque sans rompre. » Qui voit juste dans le jeu d'Orbán ? Est-il le modeste qui explique à BHL : « La Hongrie est un petit pays. Et elle n'a ni l'ambition ni les moyens de prendre ce leadership. » Est-il celui qui fondera une nouvelle « Mitteleuropa » ultraconservatrice ? Une certitude : il va continuer à jouer avec les limites et les nerfs des europhiles, étendard illibéral dressé. Bernard Guetta constate d'ailleurs, quittant le pays : « J'y ai constamment été mal à l'aise car je n'ai jamais cessé de m'y dire que la Hongrie concentrait tout ce qui rend aujourd'hui le monde tellement inquiétant. »

Photo : Viktor Orbán © Laszlo Balogh/Getty Images/Via AFP

À LIRE

L'ENQUÊTE HONGROISE, Bernard Guetta, éd. Flammarion,192 p., 20 E.

À LIRE

DANS LA TÊTE DE VIKTOR ORBÁN, Amélie Poinssot, éd. Actes Sud,180 p., 19,50 E.

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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