La révolte à corps perdu

La révolte à corps perdu

L'ultime rébellion des habitants d'un monde normé et borné qui transforme les humains épuisés en sujets non pensants.

Vaporeux. C'est le premier mot qui vient à l'esprit pour qualifier ce livre de Lucie Taïeb qui échappe à la claire restitution de l'intrigue et à la classification dans un genre. Seuls des mouvements, des flux, et quelques figures phares restent en mémoire après lecture : une impression.

Après Safe et plusieurs recueils de poésie, l'écrivaine signe un deuxième roman qui explore une société paralysée par un pouvoir hégémonique dont les contours ont disparu derrière un total asservissement au travail. Elle dresse le portrait d'un monde - futur, le caractère dystopique de l'intrigue étant indéniable - absolument fondu dans les règles, où rien ne déroge, rien ne dépasse, rien ne déborde que l'infâme fatigue et l'incommensurable peur qui a transformé les citoyens en des objets non pensants. Un continuum désespéré, où les élans de liberté ne sont plus instinctifs mais relèvent de l'ultime rébellion, où les dimanches n'existent plus, ni même les vacances. Les gens s'évitent, ne se parlent plus, ne se regardent plus, n'échangent plus. Les souvenirs disparaissent. Ici, les images hypnotisent et asservissent, mais les sons libèrent et émancipent.

Les Échappées ont des airs de 1984. Découpé en quatre saisons, le livre relate - à partir de l'arrivée d'un personnage d'oracle, Stern (« étoile » en allemand), sorte de pythie qui s'exprime à travers les ondes radiophoniques et invoque le passé, ce vieux XXe siècle oublié - la multiplication du phénomène des effondrés. Arrivé à bout de forces ou poussé par le courage et le désespoir, le peuple laborieux « ose » l'effondrement : des personnes disparaissent des radars de la société normée. Les poèmes et les paroles proférées par Stern, comme si elle avait pu enregistrer le temps passé, ravivent la mémoire d'une lumière oubliée.

« Personne ne revenait jamais d'un effondrement. » Ce livre est une ode et un hommage aux délaissés, aux opprimés et aux affranchis de notre temps. Et le discours prononcé par Lucie Taïeb lorsqu'elle reçoit le prix Wepler ne fait que le confirmer : « Je dois avouer ici que la surdité du pouvoir vis-à-vis de son peuple, et le mépris affiché du gouvernement actuel à l'encontre notamment des plus fragiles ne cessent de m'atterrer, de me mettre en colère. Lorsque les voix ne sont plus entendues, ce sont les corps mêmes qui entrent en jeu, corps sacrifiés, corps révoltés. »

 

À lire : Les échappées, Lucie Taïeb, éd. de L'Ogre, 172 p., 18 E.

Nos livres

À lire : Révolution aux confins, Annette Hug, traduit de l'allemand Suisse par Camille Luscher, éd. Zoé