La princesse de Clèves

La princesse de Clèves

On a beaucoup glosé sur les raisons mystérieuses qui la poussent à laisser partir l'amour de sa vie. Peut-être pour minimiser la scandaleuse pureté de ce geste.

La Princesse de Clèves a toujours suscité la tourmente. Sa parution en 1678 déclenche une violente querelle littéraire. Pendant huit ans, critiques et contre-critiques se succèdent. À leur tour, Rousseau, Sade, Stendhal, Gide, Cocteau, Camus, Michel Butor, gloseront sur ce livre à l'intrigue ténue, coupée par de longs épisodes intercalaires. On se dispute sur le style de l'auteur, la place qu'il réserve à l'histoire, sur la vraisemblance de l'aveu que Mme de Clèves fait à son mari, sur la plausibilité de son renoncement à M. de Nemours et la signification de la décision qu'elle prend, veuve, de ne pas épouser celui qu'elle aime et qui l'aime si passionnément. Scrupule de conscience absurde ? Oppression morale et religieuse ? Peur de l'homme et du sexe ? Maladresse d'un auteur à l'affût de sensationnel ? Comment interpréter un final énigmatique où l'héroïne meurt sur un oxymore, laissant « des exemples de vertu inimitables » ? On a lu, relu, réécrit. La Duchesse de Langeais, Le Lys dans la vallée, Le Bal du comte d'Orgel , les films de Jean Delannoy, de Manoel de Oliveira, d'Andrzej Zulawski, de Christophe Honoré, tentent de percer le mystère - corrigent l'intolérable retrait de la princesse. Mme de Clèves fait scandale, parce qu'elle refuse de satisfaire l'amour qui la bouleverse, parce qu'elle ne croit pas à la gloire prônée par sa mère ni au bonheur, parce qu'elle résout que l'amour de la créature est sensuel, impur et éphémère ; elle meurt seule, silencieusement, obstinée.

Pas de façon incompréhensible, néanmoins. La vision de la Cour et des passions que le roman propose épouse la dénonciation des misères de l'homme chez La Rochefoucauld ou Pascal. Il n'y eut d'ailleurs pas d'être dont Mme de Lafayette fut plus proche que La Rochefoucauld, qu'elle vit presque tous les jours de 1661 ou 1662 à la mort du duc, en 1680. On ignore s'ils furent amants par la chair. Du moins, vécurent-ils dans le plus étroit des compagnonnages intellectuels. Ils se relisaient, collaboraient - au point que des contemporains attribuèrent La Princesse au duc. Port-Royal et l'augustinisme les rapprochent encore. En 1693, Mme de Lafayette meurt assistée par la nièce et filleule de Pascal. Or le renoncement de Mme de Clèves n'a rien de péremptoire lors de sa dernière entrevue avec le duc de Nemours. Avertie de sa faiblesse, la princesse s'en remet au temps à témoigner de sa constance, tandis que le récit insiste sur l'importance de la maladie qui la saisit aussitôt après. Elle voit la mort. La pensée du salut se grave en elle, qui demeure dans un état de langueur capable de briser assez les exigences du corps pour la prémunir contre toute rechute. Cette asthénie mélancolique fait écho à la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies : « Rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de Vous seul », supplie Pascal. Mme de Clèves séjourne dans une « maison religieuse », vit chez elle « dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères », qui ne permettent pas de se méprendre sur la dimension sacrée de son choix. Cette vie brève est une vie de sainte. La princesse à Coulommiers figure une Madeleine au flambeau. Le roman se transforme en vanité, exigeant d'être lu en regard des tableaux de La Tour, des Leçons de ténèbres de Charpentier. Mme de Clèves, plutôt qu'un amour périssable, choisit l'amour éternel de Dieu. La fin du roman n'est pas une mutilation, mais un triomphe. Si l'oeuvre a une postérité, elle s'incarne dans les amantes de Claudel : la Princesse de Tête d'Or, Ysé, Doña Prouhèze.

La Princesse de Clèves est un itinéraire de l'intransigeance morale ou spirituelle : pas de dogme, mais l'horizon vers lequel un être épris de pureté décidera de tendre. Est-elle incomprise, raillée par les puissants et les habiles ? C'est un archétype de l'insoumission aux nécessités du monde, du temps, d'un univers sans transcendance. Un brûlot, en effet.

À lire de Laurence Plazenet

La Blessure et la Soif, éd. Gallimard, 556 p., 23,50 euros.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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