La possibilité d'une oeuvre

La possibilité d'une oeuvre

Sans celle qui fut son amoureuse et mentor, l'autrice de L'Œuvre au noir n'aurait pas connu la gloire.

la postérité est facétieuse. Elle fige ses proies dans des images-postures souvent éloignées du tour que prit leur vie. Marguerite Yourcenar, par exemple. Première académicienne française, aristo écolo pétrissant d'une main experte ses livres et son pain, érudite férue de culture antique s'exprimant dans une langue aussi précise qu'un Gaffiot... Sans doute fut-elle tout cela, en mieux. Mais Marguerite Yourcenar est aussi un coup de foudre. C'est une rencontre amoureuse qui décide en grande partie du tracé de sa vie, de femme et d'écrivain.

Début 1937. Âgée de 33 ans, elle est une jeune autrice éclectique qui s'essaie, en permanence. Elle s'est fait connaître en 1929 avec un roman à succès d'audace, Alexis ou le Traité du vain combat, lettre ouverte d'un jeune pianiste à son épouse qu'il quitte pour vivre pleinement son amour des hommes. Ce roman d'un coming-out avant la lettre, aux empreintes rilkéennes, suffit à la faire connaître dans le cénacle parisien. Mais la jeune femme est une nomade, qui vit d'un pays et d'un coeur à l'autre. Elle aime les bras des femmes. De certains hommes, aussi, s'ils sont gays. L'un de ses plus beaux ouvrages, Feux, publié quelques mois plus tôt, célèbre la douleur de ces amours difficiles. En ce mois de février, elle revient d'Angleterre où Virginia Woolf, dont elle traduit The Waves (Les Vagues), a accepté de la recevoir. Elle prend le thé avec un ami parisien, Emmanuel Boudot-Lamotte, à l'hôtel Wagram, où elle loge. Une ou deux tables plus loin, une jeune femme observe et écoute leur conversation. Tout prédateur est une proie potentielle. Marguerite Yourcenar s'en fit-elle la réflexion quand la jeune femme s'invita sans façon dans la discussion, puis à la table du duo amical ? Grace Frick, descendue dans le même hôtel, venait de débarquer dans sa vie. Elle ne la quittera plus. La légende dorée veut que, le lendemain matin, Grace Frick fît parvenir à Marguerite Yourcenar un message lui proposant d'admirer le ballet des oiseaux, sur lequel sa chambre offrait un point de vue sans égal. Éprise de la cause animale, la jeune romancière honora l'invitation. Elles voyagèrent ensemble pendant six mois en Europe, puis Marguerite se rendit aux États-Unis à l'invitation de Grace et, en 1939, fuyant la guerre, l'y rejoignit. Pendant plus de quarante ans, l'une et l'autre vivront l'une avec l'autre et l'une, Grace Frick, pour l'autre, Marguerite Yourcenar.

En parallèle de leur couple, c'est leur duo qui constitue la condition de possibilité d'une oeuvre. Elles développent cette figure hors norme, Marguerite Yourcenar, que la France et l'Europe découvrent à partir des années 1950 lorsque paraît Mémoires d'Hadrien, dédié à « GF ». Autrice de son oeuvre, elle n'est en un sens que la coautrice d'elle-même, en partage avec GF. La volumineuse correspondance de l'écrivaine - plusieurs milliers de lettres en cours d'édition - l'atteste. Peu enclines à la confidence, ces lettres accompagnent la fabrique des livres. Les mentions faites de Grace Frick, référée sous l'appellation de Grâce ou sous celle moins glamour de « Miss Frick », sont nombreuses. Grace Frick est la première lectrice des lettres avant leur envoi, leur destinataire implicite aussi, pour le meilleur, quand l'écrivaine évoque telle situation plaisante vécue à deux, ou pour le pire quand, sous couvert de réflexion générale, elle fait d'une lettre à un tiers le lieu d'un règlement de comptes à l'oblique.

ELLE EST L'OREILLE PENSANTE

Très tôt, Grace Frick, traductrice des oeuvres de sa compagne en anglais, s'érige en archiviste et gardienne du temple, même si celui-ci accueille alors peu de fidèles. Dès 1949, alors que Marguerite Yourcenar est oubliée en France et inconnue aux États-Unis, Grace recopie ou duplique et annote le double conservé de chaque lettre écrite par l'écrivaine. En parallèle, elle recense dans des agendas les éléments de leur vie quotidienne. Elle y dresse le portrait d'une compagne attentive aux autres, hommes et bêtes, mais hypocondriaque. Elle invente ainsi au quotidien le mythe Yourcenar, tout en l'écornant légèrement. L'écrivaine lui délègue cette lente construction d'une figure d'autrice en prise constante avec l'acte de création. Cet acte, elle-même l'assume avec sérénité, composant sans la moindre difficulté n'importe où et n'importe quand pour peu qu'on ne l'oblige pas à écrire n'importe quoi et à publier chez n'importe qui. Gallimard et Plon l'apprennent à leurs dépens. Elle quitte le premier pour le second avant la publication de Mémoires d'Hadrien (1951) parce qu'il n'avait pas encore réédité ses ouvrages de l'entre-deux-guerres, puis le second pour le premier avant celle de L'Œuvre au noir (1968) parce qu'elle s'insurge contre le virage consumériste de la maison d'édition, publiant du bouquin plutôt que des oeuvres. Grace Frick soutient au quotidien ce combat apparemment démesuré entre une femme de lettres vivant au milieu de nulle part - une île au nord de la côte est américaine, Monts-Déserts - et le monde de l'édition parisienne qui prévaut alors à l'international. Les deux femmes s'en sortent victorieuses.

Qui est Miss Frick ? Ni Missy ni Mistinguett : une jeune intellectuelle américaine de bonne famille, doctorante à Yale lors de sa rencontre avec Marguerite Yourcenar puis universitaire à Hartford. C'est elle qui fait bouillir la marmite pendant que sa compagne mijote un best-seller international, commencé dès la fin des années 1920, Mémoires d'Hadrien. Yourcenar est à l'écritoire et aux fourneaux, Frick à l'intendance et aux échanges. Elle est l'oreille pensante, l'écho intelligent qui ne se contente pas de répéter mais discute, conteste, enrichit, exaspère, aime. Elle est le scribe, la confidente, l'aide de camp de l'impératrice en campagne ou sa geôlière malgré elle quand, atteinte d'un cancer, elle ne peut plus voyager. Marguerite Yourcenar reste auprès d'elle, s'inquiète, doute, se morfond, écrit. Mais Grace fut aussi une initiatrice, qui sensibilise sa compagne aux combats contre les persécutions dont les Noirs américains sont les victimes et l'initie au combat écologique dont l'écrivaine devient dès les années 1960 une ardente prosélyte. Ultime rôle : le cerbère. Quand, à partir des années 1970, Marguerite devient une figure médiatique, Grace résiste aux sollicitations intrusives des journalistes pour préserver l'illustre Yourcenar. Laquelle se montre débonnaire en la matière, reçoit volontiers, ne dédaigne pas cette consécration à retardement qui fait d'elle un écrivain nouveau alors même que les maîtres à penser de sa génération, les Mauriac, Sartre, Aragon, Barthes, tombent comme des mouches.

Méthodique autant que passionnée, Grace Frick disparaît en 1979, non sans avoir présenté à sa compagne un jeune photographe américain gay, Jerry Wilson. Celui-ci devient le compagnon de l'ultime Yourcenar, qui renoue à ses côtés avec les voyages, la découverte du monde, les éclats de bonheur et de détresse nourrissant toute passion impossible. Lorsqu'il disparaît, emporté par le sida, c'est un peu Grace Frick, la femme d'une vie, que Marguerite Yourcenar enterre une seconde fois.

Professeur de littérature française à l'université Paris-III-Sorbonne-Nouvelle, Bruno Blanckeman a notamment dirigé le Dictionnaire Marguerite Yourcenar paru aux éditions Honoré Champion (2017).

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