La petite fille aux amulettes

La petite fille aux amulettes

Née sous une table, abandonnée par sa mère, enseignante et antifasciste, l'écrivaine italienne morte en 1983 voit enfin son livre testament traduit intégralement.

La petite ville de Treja, dans les Marches, compte un peu plus de dix mille habitants ; guère davantage qu'il y a un siècle. De ses murs antiques ne subsistent aujourd'hui que des vestiges. C'est un rêve d'ancienne Italie juché sur un éperon rocheux. « Les Murailles du levant étaient un balcon sinueux : devant des ondulations collinaires, vallées de rivières et vallons de torrents, l'horizon très lointain : ligne ininterrompue par la bosse du Conero et des villages haut perchés comme des diadèmes de tours ; scintillements de lumières palpitantes la nuit. » Cinq pages de ce bréviaire-monstre, et déjà tout est dit, tout est donné : un cosmos sous la lentille grossissante et magnifiquement déformante de la littérature, un miracle fait prose. « Je saute par-dessus les verbes comme si quelqu'un courait derrière moi », confessera l'auteur lors de la première parution de ce chef-d'oeuvre amputé, en sa version originelle, de ses deux tiers, sous prétexte, vaine hérésie ! de le rendre « plus intelligible ».

« Nous ne sommes jamais commencés. » L'enfance de Dolores Prato est un diamant poli par la solitude. Longtemps, certains se sont couchés de bonne heure ; elle, en 1892, est « née sous une petite table ». Abandonnée par sa mère (« un ballot confié à une paysanne »), confiée à des cousins - un prêtre et sa soeur, qui l'ignorent plus ou moins -, elle fait d'emblée l'expérience d'une sorte de grâce languide, d'un « entrelacement de peur et d'émerveillement », parce que les gens lui parlent peu, « mais les choses, elles, si ». Treja la rejette ? Qu'à cela ne tienne : de la maison, elle fait son royaume, et du village sa vision universelle - tel le Dublin de Joyce, il contient tout et plus encore. Bas la place y'a personne (comptine achevée par ses soins, « je force une résurrection qui n'a pas lieu ») est, simultanément, une tentative d'épuisement du réel par l'énonciation - une langue chavirée, déstructurée à l'envi - et la chronique d'une enfance comme entreprise de survie, comme ouverture au monde, intériorisée mais éminemment sensible (« Ce qui semble être souvenir est tatouage, incision, cicatrice : moi, je lis les signes ») : une affaire de patience, en somme, d'élaboration savante, « c'était confus, c'est vrai, mais les choses mal vues sont les plus belles ».

Roman d'une existence

Toujours en alerte, l'enfant est une observatrice insatiable, arpenteuse, résistante de l'ombre. Ainsi ira sa vie, d'ailleurs : se destinant au métier d'institutrice, Dolores Prato quittera les Marches à 20 ans, combattra le fascisme avec ardeur, fréquentera l'intelligentsia romaine, écrira des livres... avant de se jeter à corps perdu dans son magnum opus, le roman de son existence, qui est plus qu'un roman et ne parle que de son enfance - la première édition, tronquée comme on l'a vu, paraissant trois ans avant sa mort.

Personne n'écrit comme elle : les fleurs artificielles et les roses thé de jaconas, les « pierres gris bleuâtre lissées comme du satin », ici, une ruelle crépusculaire, là, un hibou empaillé, le spectre blanc d'une couverture, l'indéchiffrable masse humaine - partout, le douloureux, l'inépuisable bonheur d'être.

BAS LA PLACE Y'A PERSONNE, Dolores Prato, traduit de l'italien par Laurent Lombard et Jean-Paul Manganaro, éd. Verdier, 896 p., 35 E.