La nasse universelle

La nasse universelle

Tous les récits de Maupassant ramènent le monde à un grand guet-apens, un piège dans lequel on retombe toujours, en dépit ou en raison d'évasions illusoires.

Maupassant a écrit plus de trois cents histoires. À peu d'exceptions près, elles se fondent sur un même schéma : clôture initiale tolérée, désir de sortir, autorisation, péripétie dans l'espace ouvert, clôture finale pénible ou tragique. Un écrivain raconte toujours, à son insu, bien sûr, la même histoire. Chez les mauvais, c'est une ficelle immédiatement visible ; chez les bons, une structure occultée par la riche variété des couvertures anecdotiques, thématiques, métaphoriques, etc. La littérature, le travail de l'écrivain, c'est la couverture. Le schéma traduit un fantasme que n'importe qui peut produire. Mais, chez les créateurs, il s'agit d'un fantasme fondateur de l'oeuvre.

La clôture ne s'ouvre que pour préparer un autre enfermement

Tous, je, lui, elle, Boule de Suif, le narrateur anonyme du « Horla », M Leras, teneur de comptes chez MM. Labuze et Cie, tous les protagonistes de Maupassant vivent dans un espace clos. Certains aiment y vivre : « J'aime ma maison où j'ai grandi », note au début de son histoire le diariste du « Horla ». La plupart y sont habitués, comme les commerçants aux murs de la boutique, les employés à la routine du bureau, ou s'en accommodent, comme les Rouennais de l'occupation prussienne qui ferme leur ville, ou comme Boule de Suif de la clôture sociale qu'impose sa condition de prostituée. L'histoire commence toujours dans une clôture, matérielle, sociale, économique, morale ou symbolique.

Tous voudraient en sortir, ne serait-ce qu'un peu, pour passer un dimanche à la campagne, briller au bal du ministère, pour l'instant d'un vague désir, d'un salut adressé à un navire venu des lointains. C'est autorisé. M. et Mme Loisel reçoivent une invitation au ministère, Boule de Suif et ses compagnons de voyage obtiennent l'autorisation du général en chef pour aller de Rouen au Havre, et la prostituée, ayant partagé ses provisions avec les « honnêtes gens » affamés, sera admise par eux, sortira de son isolement. Quant à faire un tour au Bois en sortant du bureau, point n'est besoin de permission. Mais, dans l'espace ouvert, un incident ou un accident survient, et tous se retrouvent dans la clôture, la même qu'auparavant ou une autre, plus resserrée et souvent néfaste, mortelle. Mathilde Loisel perd la rivière de diamants prêtée par une amie, et le fait d'en acheter une nouvelle la plonge dans une pauvreté qui ruinera sa beauté : elle n'ira plus jamais au bal. Un officier prussien retient tous les voyageurs à Tôtes tant que Boule de Suif, patriote, refuse de le prendre comme client ; pressée par les autres, elle finit par l'accepter ; mais, quand on repart, les « gredins honnêtes » la rejettent dans sa clôture initiale où elle « suffoque » maintenant, « noyée » dans leur mépris, « étranglée » par sa propre colère. Seulement, bientôt, les autres non plus ne seront pas à leur aise : enfermés dans la diligence, ils devront subir des heures durant « La Marseillaise », sifflée par un « démoc », qui est du voyage.

Dans « Le Horla », la clôture aimée de la maison natale est investie par l'émissaire invisible des lointains que le propriétaire a invité sans le savoir, et elle devient clôture terrible : « Je désire sortir. Je ne peux pas. Il ne veut pas [...]. Je désire seulement me lever, me soulever, afin de me croire encore maître de moi. Je ne peux pas ! » Pour fuir le Horla, il n'y a qu'une alternative : ou se faire enfermer dans une maison d'aliénés, selon la première version de la nouvelle, ou se précipiter dans le suicide, selon la seconde. C'est par le suicide que se termine aussi la promenade de M. Leras à travers un Paris printanier palpitant d'amour : soudain, il découvre le vide de sa vie, de sa chambre exiguë, et, pour ne pas y rentrer, il se pend à un arbre du Bois. Plus étroite que son logis, la clôture du noeud de ses bretelles le serre à mort. Dans nos littératures régies, en général, par une logique justicière, les événements d'un récit procèdent de la transgression d'un interdit. C'est une transgression que le héros cherchera à justifier, à réparer, à annuler, pour laquelle il sera puni, dont il tentera d'éviter la punition. Chez Maupassant, le désir qui est à l'origine de l'histoire n'est pas interdit, au contraire, il est autorisé. Seulement, l'autorisation se révélera fallacieuse : elle n'ouvre la clôture que pour préparer un nouvel enfermement, pire que le premier. Le récit n'est pas régi par une logique justicière, mais par la fatalité du piège.

Un utérus étouffant

Le piège, thème, image, structure, est omniprésent dans l'oeuvre de Maupassant. Schopenhauer, souvent cité, a dit que l'amour est un piège de la nature, servant à perpétuer l'espèce. Le corps féminin, selon Maupassant, est « piège humain », mieux, au niveau inconscient, le modèle du piège est l'appareil maternel. À de rares exceptions près, on meurt chez Maupassant de dyspnée, on est écrasé, étouffé, noyé, étranglé ; on est tué soit par le contenant du piège, écrasé par les parois de l'utérus, étouffé dans son sac, noyé dans les eaux amniotiques, soit par le noeud coulant du cordon ombilical. Le schéma sous-jacent aux récits est l'histoire de ce piège. L'enfant voudrait sortir de la clôture du corps maternel, à laquelle il est habitué, mais où il se sent de plus en plus à l'étroit. La sortie est autorisée : tout un chacun est autorisé à naître. Mais, après la brève aventure qu'est la vie, on est repris dans le clos, définitivement, tragiquement, pour y mourir. La justice est ignorée dans une telle histoire, c'est la fatalité de la Mère Nature qui y règne : celle qui a donné la vie la reprendra. Mort effective pour M. Leras, qui n'avait le choix qu'entre son logis étroit et ses bretelles. Mort métaphorique pour Boule de Suif, « noyée » dans le mépris des autres, « étranglée » par sa propre colère, ou pour Mme Loisel, morte à la vie de femme à cause d'une « rivière » ou, ce qui revient au même, d'un collier. De plus, les diamants étaient faux : fallacieux, comme tous les dons de la mère-piège. Rappelons aussi la diligence : voiture et attelage, contenant et liens. Elle emporte les voyageurs dans la « poche de résistance » qu'est Le Havre pendant la guerre de 1870.

À la merci d'un dieu destructeur et « embusqué dans l'Espace »

Nul n'échappe à la fatalité. La Création est « aveugle parturition divine », nous sommes mis au monde pour « satisfaire le besoin insatiable de destruction » d'un dieu qui « recommence ses exterminations à mesure qu'il crée des êtres ». Omniprésent, il nous entoure, « embusqué dans l'Espace » : l'univers est un guet-apens colossal. Il ou elle, indifféremment : le Hor la – le fantasme remonte à un temps de la vie où la différence des sexes est inconnue, même celle du moi et du non-moi est encore incertaine. Le Horla « dévore », « absorbe » le reflet de sa victime, il supprime son image, la preuve de son identité. Pis que la peur de la mort, l'angoisse de la perte de l'identité, de l'affaissement des structures du moi, de sa dissolution, sous-tend toute l'oeuvre : c'est elle que véhicule le fantasme du retour dans la symbiose avec le corps maternel.

Puis le reflet réapparaît au fond du miroir, « comme à travers une nappe d'eau » qui semble « [glisser] de gauche à droite, lentement, rendant plus précise [l']image »... De gauche à droite, comme l'écriture. Elle a pour tâche, dirait-on, de repousser les eaux pernicieuses afin de réaffirmer l'identité menacée. Maupassant a écrit plus de trois cents histoires où je, lui, elle, Boule de Suif, M. Leras, le narrateur du « Horla », tout un chacun a son destin qui n'est qu'à lui. Trois cents histoires de sexe, d'argent, de joies, de pleurs, toutes fortement structurées, des récits exemplaires où un cas particulier réfute une croyance générale, un préjugé, une norme. Chaque fois, la hantise du même est contrée par la différence individuelle, le fantasme fondateur est occulté par l'élaboration littéraire.

 

Illustration : Portrait de Maupassant, par Autin © Collection Particuliere Tropmi/Manuel Cohen/Via AFP

À lire

Maupassant 1993, Antonia Fonyi, éd. Kimé, 214 p., 20,50 euros.

Étude thématique et structurale de l'oeuvre de Maupassant. Le Piège, Micheline Besnard-Coursodon, éd. Nizet, 280 p., ép..

Comme Maupassant, Philippe Bonnefis, rééd. Presses universitaires du Septentrion, 150 p., 15 euros.

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Photo : Frantz Olivié © DR

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