La leçon du Fennec

La leçon du Fennec

La préoccupation de Saint-Ex pour les plantes et les animaux, tout comme sa haine du machinisme, en fait un pionnier de la vague verte.

Saint-Ex, écolo avant l'heure ? C'est en tout cas l'idée que promeut Jean-Pierre Guéno à travers son livre La Terre en héritage, Antoine de Saint-Exupéry : sauver la planète du Petit Prince, et l'exposition itinérante du même nom. Et pourquoi pas, si l'on considère la planète du Petit Prince comme une miniature enfantine de la nôtre, ainsi que les soucis d'équilibre écosystémique qui l'incitent à partir en quête d'un mouton pour contrer la prolifération des baobabs. Mais ce n'est pas tout. Dès lors que Saint-Ex s'intéresse à la transmission, au lien avec la planète ou aux hommes dont les qualités individuelles doivent être cultivées, il lui vient des images qui renvoient tantôt au paysan, tantôt au jardinier. Ainsi, dans Terre des hommes : « On ne meurt qu'à demi dans une lignée paysanne. Chaque existence craque à son tour comme une cosse et livre ses graines. » Sur les hommes que la société mécanique écrase : « Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s'émeuvent. [...] Mais il n'est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. »

La machine, voilà l'ennemi. Saint-Ex n'est pas un matérialiste : le productivisme l'épouvante, et les hommes des trains de banlieue écrasés par leur emploi lui paraissent l'inverse de ses paysans idéalisés. Cela n'en fait pas un ennemi du progrès, mais celui-ci doit se faire invisible. Ainsi, à propos des avions : « Nous étions autrefois en contact avec une usine compliquée. Mais aujourd'hui nous oublions qu'un moteur tourne. [...] [Notre] attention n'est plus absorbée par l'outil. Au-delà de l'outil, et à travers lui, c'est la vieille nature que nous retrouvons, celle du jardinier, du navigateur, ou du poète. »

Enfin, Saint-Ex se distingue par son attention au monde, qui concerne aussi les animaux : dans Terre des hommes, il observe un fennec, un renard du désert, qui se nourrit d'escargots perchés sur les branches d'un arbuste ; non seulement le fennec s'applique à ne pas tous les manger, mais il ne « prélève jamais deux coquilles voisines sur la même branche. Tout se passe comme s'il avait conscience du risque. S'il se rassasiait sans précaution, il n'y aurait plus d'escargots. S'il n'y avait point d'escargots, il n'y aurait point de fennecs ». Moins célèbre que la « leçon du renard » dans Le Petit Prince, la « leçon du fennec » sur la nécessité vitale de bien administrer ses ressources attend encore ses élèves.

 

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Illustration : Le Petit Prince (2015) © Archives du 7e Art/Onyx Films /Orange Studio/Photo 12/Via AFP

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

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