La facture d'électricité

La facture d'électricité

Comment un jeune homme conquit l'affection d'un collègue de bureau de son père, écrivain à ses heures.

mars 1920. Un jeune Praguois de 17 ans s'essaie à la poésie. Il se nomme Gustav Janouch. Va donc voir un de mes collègues, lui dit son père, inquiet. Gustav râle mais se soumet. Le collègue, un certain Kafka, le reçoit aussitôt dans son bureau de l'Office des assurances ouvrières contre les accidents. Il lui serre la main : Inutile d'être gêné, j'ai moi aussi une grosse facture d'électricité. Et il se met à rire. C'est l'inconvénient d'écrire la nuit. Du coup, Gustav perd toute timidité et, pendant des mois, il va venir au bureau, bavarder avec l'ami de son père, lui raconter sa vie, et écouter ses merveilleuses histoires.

La beauté de cette rencontre tient à sa banalité, un bureau, un jeune homme pataud et de bonne volonté, et Franz Kafka, fraternel, sincère, et pourtant secret, discret et généreux. Ils vont se balader dans les rues de Prague. Ils parlent de Kleist et de Whitman, de Flaubert. Ils parlent des mauvais poètes. Un poète, dit Kafka, est le plus souvent un être fermé. Vous voulez dire bouché, s'exclame Janouch, enthousiaste. Je n'ai pas dit cela, j'ai dit fermé, la réalité ne peut pénétrer en lui, il est parfaitement imperméable. Janouch est sidéré. Pourquoi, donc, dit-il.

L'amas de détritus que sont les mots et les idées hors d'usage est plus solide que le plus épais des blindages. Franz n'y va pas avec le dos de la cuillère, et Gustav est estomaqué par son audace. Franz précise sa pensée. Les poètes sont beaucoup plus petits et faibles que le reste de la société. C'est pourquoi ils éprouvent plus durement que les autres la pesanteur terrestre. Les artistes sont des oiseaux prisonniers de leur cage. Gustav, ça le fait rire. Quel genre d'oiseau, êtes-vous ? Un oiseau tout à fait impossible, dit le docteur Kafka. Un choucas. Un chapardeur, sautillant parmi les hommes, suscitant leur méfiance, bien que je n'aie aucune attirance pour les choses qui brillent. Et les voici parlant d'animaux. Les animaux nous rappellent que nous sommes en train de perdre notre humanité, explique Franz à Gustav éberlué.

ET J'AI LU BAKOUNINE

Éberlué aussi de découvrir en son mentor un anarchiste. Les anarchistes sont en général des personnes si gentilles et si aimables qu'on a envie de les croire, dit Kafka en souriant. Vous avez étudié la vie de Ravachol, demande Gustav. Oui, et j'ai lu Bakounine, Kropotkine, Stirner, j'ai été à des réunions secrètes camouflées en club de mandoline. Puis je suis revenu aux côtés de Max Brod et Oskar Baum. Tous les Juifs sont comme moi, des ravachols, des exclus, je sens encore les coups que me donnaient les voyous à l'époque où je traînais dans les rues.

Au fil des promenades le long de la Vltava, Kafka parle de la violence moderne. Redoutons les insultes, dit-il. Tout le mal vient de là. Toute insulte démantèle la plus grande invention des hommes, la langue. Il parle de sa peur des choses factices, et du danger qu'il y a à agacer les gens. Des erreurs que l'on fait en sous-estimant les autres, leurs peurs, leur vulnérabilité.

Kafka meurt en 1924. Son collègue, le père de Gustav, se suicide vingt et un jours plus tard. Et Janouch note : Moi j'avais juste 21 ans. Il comprend quelle perte est la sienne : ce père qu'il méprisait un peu avant de faire la rencontre du docteur Kafka. Kafka, l'éternel fils, savait être père aussi.

Écrivaine, Geneviève Brisac a récemment publié Le Chagrin d'aimer (Grasset, 2018).

À LIRE

CONVERSATIONS AVEC KAFKA, Gustav Janouch, traduit de l'allemand par Bernard Lortholary, éd. Maurice Nadeau, 280 p., 18,25 E.

Virginia Woolf Vita Sackville-West

« En tout être humain survient une vacillation d'un sexe à l'autre et, souvent, seuls les vêtements maintiennent l'apparence masculine ou féminine, tandis qu'en profondeur le sexe contredit totalement ce qui se laisse voir en surface », lit-on dans Orlando. Dans ce roman - le premier au personnage principal transgenre -, Virginia Woolf traduit la vie d'un aristocrate qui, à 30 ans, devient femme. La romancière s'est nourrie d'une figure bien réelle, celle de Vita Sackville-West, avec laquelle elle a noué une liaison intense, douloureuse et éphémère mais une amitié durable. Leur relation fait l'objet d'un film, avec Gemma Aterton et Elizabeth Debicki, qui sortira début juillet. En 1924, Vita publie, chez Hoghart Press - maison d'édition dirigée par Woolf et son mari -, Seducers in Ecuador (paru en français sous le titre Séducteurs en Équateur). Virginia Woolf commente : « C'est le genre de choses que j'aimerais écrire moi-même. » De leur première rencontre à 1941, année où Virginia Woolf se suicide par noyade, elles ne cesseront de converser par lettres. Dans l'une d'elles, Virginia Woolf se confiera superbement sur son écriture : « Je crois que l'essentiel lorsqu'on commence un roman est d'avoir l'impression, non pas que l'on est capable de l'écrire, mais qu'il est là, qu'il existe de l'autre côté d'un gouffre, que les mots sont impuissants à franchir : qu'on ne pourra en venir à bout qu'au prix d'une angoisse à perdre haleine. » E. B.

VITA & VIRGINIA, un film de Chanya Button, avec Gemma Aterton, Elizabeth Debicki... Durée : 1 h 50. En salle le 10 juillet.

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« Une jolie fille comme ça », Alfred Hayes (Folio)

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