Intellectuels en rage

Intellectuels en rage

Pourquoi tant de rage ? Pourquoi tant d'aigreur ? Pourquoi tant de violence - conceptuelle, cela va de soi ? Pourquoi tant d'intellectuels a priori respectables et respectés ont-ils à ce point perdu le sens de la mesure, de la nuance, de la modération, et donc de la transmission ? Pourquoi tant d'intellectuels de valeur agacent-ils la société française plutôt que l'apaiser, la responsabiliser, lui ouvrir des perspectives - la définition même de leur «métier» ?

N'insistons plus sur le cas de l'écrivain Renaud Camus. L'idéologue du « grand remplacement » suggère désormais l'expulsion des immigrés, leur retour dans les pays d'origine. Les nervis de l'extrême droite n'osent même plus proférer de telles âneries. Nous avons même renoncé à nous interroger sur l'indulgence étrange de l'académicien français Alain Finkielkraut envers ce Céline du (très) pauvre. Au nom d'une langue - le français - prétendument bien écrite a-t-on le droit de proférer les pires insanités, et en est-on pour cette raison - le beau style - dédouané ? Évidemment pas. Le cas d'un autre écrivain, Richard Millet, n'est guère différent. Lui aussi bénéficie de bien des faveurs en dépit des horreurs proférées. Au nom du talent, encore et toujours. Comme si le talent, en réalité, n'était pas circonstance aggravante.

Mais personne ne s'attendait, somme toute pas moi, à ce que Denis Tillinac, romancier de belle facture, catholique revendiqué, frère d'armes de Jacques Chirac, s'affichât récemment encore avec la droite identitaire la plus radicale et tînt devant ce public chauffé à blanc des propos indignes, célébrant les « sédentaires enracinés ».

Pourquoi l'humaniste Tillinac a-t-il à ce point dérapé ? Il y a dix ans encore, on l'aurait accusé d'appeler de la sorte à des ratonnades. Pourquoi, toujours et encore ?

Comment ne pas hurler à la lecture d'une récente interview de l'historien Pierre-André Taguieff dans Le Figaro Magazine ? L'homme blanc, le mâle blanc de 50 ans, serait en danger, féministes et islamistes s'alliant pour le castrer et le détruire ! Comment dire ? La thèse est débile, du mauvais Zemmour. Mais où est donc passé le Taguieff qui sut le premier nous alerter sur les ravages d'un antisionisme dévoyé ouvrant le chemin à l'antisémitisme ? Qu'est devenu cet intellectuel précurseur qui nous éclaira sur le danger complotiste et tant d'autres délires des temps présents ? Englouti par les ravages de la pensée extrémiste, du raisonnement en boucle et de la détestation obsessionnelle de la gauche, la famille d'origine de Taguieff.

Voilà sans doute la clé de ces pensées appauvries, rabougries, hostiles à « l'autre », quel qu'il soit d'ailleurs et d'où qu'il vienne : des intellectuels nés et grandis à gauche qui exècrent désormais cette même gauche, sous toutes ses formes. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter et de lire l'excellent Pascal Bruckner. À la seule évocation de la gauche, la famille d'où il vient, il perd la raison, fulmine, dénonce, aboie. Ses arguments sont pour la plupart fondés. Mais le ton ! La démesure, en particulier conceptuelle ! La haine en politique ! Mais pourquoi un intellectuel de belle lignée tel Pascal Bruckner s'est-il à ce point laissé gangrener par la haine, car c'est bien de cet état dont il s'agit ?

Pour se réconforter un peu, un conseil de lecture, Carnet de route, un Quarto qui regroupe quelques-uns des textes les plus intimes de Debray (lire p. 16) . L'exemple d'un écrivain qui a rompu avec la gauche sans devenir barjo, qui écrit, pense, ronchonne parfois, mais sans anathèmes meurtriers. Dans ce marasme, la sérénité de Debray fait du bien. Il est dans son rôle, et c'est déjà beaucoup.

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

S'abonner au magazine

S'abonner au magazine