La carpe et le lapin

La carpe et le lapin

Entre le fondateur de La NRF et le théoricien du futurisme, l'incompréhension atteignit la perfection.

il était une fois trois rois luttant pour le royaume des Lettres : le roi Candaule, le roi Bombance et le roi Pausole. Le roi Candaule est joué par André Gide, le roi Bombance par Filippo Tommaso Marinetti, le roi Pausole par Pierre Louÿs.

Mais, comme les triumvirats finissent mal (l'histoire l'a abondamment prouvé), nous avons ici fait disparaître le roi Pausole pour nous focaliser sur l'affrontement entre Candaule et Bombance. Nos commentaires sont contestables, mais ils ont le mérite, espérons-nous, d'éclairer une partie à deux, qui se joue en réalité à trois. L'action se situe au début du XXe siècle.

Journal de Gide

Mardi 9 mai 1905

Ce matin, travail - ou essai de travail. À 2 heures, visite d'un Marinetti, directeur d'une revue de camelote artistique du nom de Poesia. C'est un sot très riche et très fat, qui n'a jamais su se réduire au silence.

Note : Les jugements contenus dans le passionnant Journal du roi Candaule sont édifiants : ni Proust, ni Dada, ni Bergson, ni Picasso ne trouvent grâce à ses yeux. Le fondateur du futurisme est moins important que... Jean Schlumberger !

Carnets (imaginaires) de Marinetti

9 mai 1905

Ce matin, paresse énorme, vrombissante, effet de cette ville aérostatique. À 2 heures, j'avais rendez-vous avec le génial André Gide, l'auteur des Nourritures terrestres, de L'Immoraliste, de Paludes, des Cahiers d'André Walter, un des hommes que j'admire le plus au monde. Il m'a reçu comme le pape reçoit dans son appartement du boulevard Raspail, ce boulevard Raspail où par un hasard jupitérien habite ma chère maîtresse. Gide m'a dit qu'il se faisait construire actuellement une maison à Auteuil, vers la villa Mont-mort-en-si ou quelque chose dans ce genre. Comme il faisait trop sombre chez lui, je lui ai fait remarquer qu'il fallait désormais vivre dans de grands immeubles baignés de lumière et de soleil et abandonner les trous à rats de la vieille société occidentale pourrie. Je suis arrivé à 14 h 20. Il ne m'a rien proposé à boire mais je lui ai donné sept exemplaires de Poesia. Mes théories sur la poésie moderne, qui doit ressembler à un moteur de voiture de course, ont paru l'intéresser mais il me fixait avec un regard d'effarement cosmique et ovipare. Nous sommes tombés d'accord sur une phrase : « Le roman doit mourir. » Il m'a lu des passages du Roi Candaule ; je lui ai déclamé des tirades du Roi Bombance.

Note : Entre le « roi Candaule » et le « roi Bombance » (titres respectifs de deux pièces de théâtre de Gide et de Marinetti, qui furent d'ailleurs deux fours retentissants), le courant passe mal. À jardin, Gide, plein de réserve et d'attention ; à cour, Marinetti, plein de lui-même, histrion désireux d'épater le maître. Peut-on imaginer deux tempéraments plus opposés que l'austère protestant homosexuel et l'Italien déchaîné ? Toutefois, la deuxième (et dernière) mention de Marinetti dans le Journal de Gide, quelques années plus tard, témoigne d'une évolution :

Journal de Gide (Feuillets d'automne) 1911

Marinetti jouit d'une absence de talent qui lui permet toutes les audaces. Il fait, à la manière de Scapin, à lui seul tout le bruit d'une émeute après qu'il a mis quelques benêts lecteurs dans le sac : Par l'enfer ! Par le ventre !

(Et voici le Roi Bombance !)

Il tape du pied ; il fait voler la poussière ; il jure, sacre et massacre ;

il organise des contradictions, des oppositions, des cabales pour ressortir de là triomphant.

Note : Pour Gide, moins on a de talent, plus on a de culot. Le côté spectaculaire de Marinetti, ce qu'on appellerait aujourd'hui la dimension médiatique de l'écrivain, est un trait des avant-gardes auxquelles il est resté sourd (il ne voyait en elles qu'une blague, le malheureux). Il ajoute ceci, néanmoins :

Au demeurant, [Marinetti] est l'homme le plus charmant du monde si j'en excepte D'Annunzio ; verbeux à la manière italienne qui prend souvent la verbosité pour l'éloquence, le faste pour la richesse, l'agitation pour le mouvement, la fébrilité pour le transport divin.

Note : Gide avait d'ailleurs publié une « Lettre à Marinetti » dans la fameuse revue Poesia. Mais c'était pour lui dire qu'il n'avait pas l'intention d'y publier quoi que ce soit ! Il faut dire que Marinetti avait lancé une enquête sur le rôle de la femme italienne comme inspiratrice... Or Gide ajoute ceci :

Si je l'avais revu, c'en était fait de moi ; j'allais lui trouver du génie.

In fine, voici notre hypothèse : Gide ne pouvait pas s'intéresser à Marinetti, trop avant-gardiste, trop comédien, trop tapageur. Le roi Bombance a pu courtiser le roi Candaule par opportunisme, mais celui-ci lui a préféré son compatriote, l'obscur poète symbolyste Sinadino, qu'il a soutenu littérairement et financièrement. Il ne l'évoque pourtant jamais dans son Journal. La vie littéraire est pleine de malentendus.

Maître de conférences en littérature à l'université de Paris-Nanterre, Thomas Clerc a notamment publié aux éditions L'Arbalète/Gallimard L'Homme qui tua Roland Barthes et autres nouvelles (2010) et Poeasy (2017).

André Gide Joseph Conrad

Rarement on aura vu écrivains plus dissemblables : d'un côté, le marin anglais à fort accent polonais, auteur de puissants romans d'aventures métaphysiques ; de l'autre, le fort en thème aux moeurs et aux écrits raffinés. Et pourtant, André Gide révérait l'oeuvre de Joseph Conrad, dont Claudel lui avait conseillé la lecture. Il le découvrit en 1910 avec Le Nègre du Narcisse, alors qu'il connaît mal l'anglais. Huit ans plus tard, il fit paraître sa traduction du Typhon de Conrad. Entretemps, les deux hommes avaient échangé des lettres et s'étaient envoyé leurs livres. Gide se rendit plusieurs fois chez Conrad, en Angleterre, et voyagea au Congo sur ses traces.

Leur amitié connut des orages. Ainsi, lorsque Conrad découvrit que Gide avait confié à une autre le soin de traduire La Flèche d'or - que l'auteur avait promis à Jean-Aubry -, il écrit : « Vous me jetez aux femmes », dans une lettre où il insistait sur le caractère viril de sa prose - pique à peine dissimulée sur l'homosexualité de Gide. L'affaire s'apaisa. Reste la question de la traduction de Typhon. Dans ses lettres, Conrad a exprimé de graves réserves sur la version de Gide ; les lecteurs français peuvent néanmoins attester qu'il s'agit d'un chef-d'oeuvre. Mais est-il de la seule plume de Gide ? Il est souvent avancé que celui-ci aurait travaillé sur le brouillon d'une traductrice de Conrad, Isabelle Rivière. A. B.

Nos livres

« Je reste roi de mes chagrins », Philippe Forest, éd. Gallimard