La bombe Houellebecq

La bombe Houellebecq

Il est un paradoxe vivant : écrivain reconnu et traduit dans le monde entier, chevalier de la Légion d'honneur, il est aussi une vedette des médias, multipliant les polémiques vaines et les apparitions burlesques. À l'occasion de la parution de Sérotonine, son septième roman, retour sur un parcours controversé.

Archive. Est-ce que ça recommence ? Prévu pour sortir le 7 janvier, le nouveau Michel Houellebecq n'avait, début décembre, pas encore de titre, et le texte n'en a été disponible que le 15 du mois. Chez Flammarion, son éditeur, on jurait alors avec véhémence que son lancement était tout à fait normal, comme l'avait été celui du précédent, le goncourisé La Carte et le Territoire, et on se fâchait quand le mot « stratégie » était prononcé. Le secret et Michel Houellebecq ont pourtant souvent fait bon ménage, et on lui a déjà appliqué des traitements généralement réservés à Harry Potter, série avec laquelle, si ce n'est la tête de gobelin décati qu'il promène maintenant dans des films d'auteur très pointus, son oeuvre a peu à voir. On se souvient ainsi du mystère accompagnant la sortie chez Fayard, en 2005, de La Possibilité d'une île, ou de la pétaradante opération entourant en 2008 les conversations entre l'auteur et son collègue Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics, protégées avec plus de soin encore que le magot des Balkany : omerta totale sur ce qu'était le livre, 100 000 exemplaires achetés à l'aveugle par les libraires, rumeurs les plus folles entretenues autour d'un objet qui ne pouvait, du coup, que décevoir, et le fit, autant commercialement que sur le fond… On nous assura que ce n'était pas la même chose cette fois-ci et que, au contraire, on cherchait à protéger ainsi un auteur fragile, sur lequel pesait une énorme pression. Admettons. Mais le livre ? On croyait savoir début décembre qu'il s'agissait là d'un grand Houellebecq et qu'il allait faire l'effet d'une bombe. Livre d'anticipation politique et sociale, il se passerait dans la France de 2020, gouvernée par une alliance entre un parti musulman désireux d'établir la charia et un parti de centre-droit. Le héros, professeur d'université et spécialiste de Huysmans (choix sans doute pas innocent), est sollicité par son doyen pour résister à une tentative de fausser les règles universitaires… Pourra-t-on éviter le parallèle avec le récent livre d'Éric Zemmour, et ne gardera-t-on en tête que la valeur littéraire de ce sixième roman ?

Cette comédie très parisienne n'aurait aucun intérêt si elle ne disait en fait une chose : le statut extrêmement particulier de Houellebecq dans le monde des lettres actuel. Auteur célébré autant que haï, écrivain littérairement reconnu mais vendu comme une savonnette, roi de la polémique stérile et scandaleuse, inspirateur de règlements de comptes familiaux sordides, fils indigne et mauvais perdant, artiste multicartes passant de la poésie au roman, de la photo à la chanson, de la mise en scène de film à la comédie, il est devenu à la fois un ludion médiatique et un auteur étudié dans le monde entier, peut-être aujourd'hui l'héritier des Gide ou des Sartre, non dans l'engagement (il en a peu, au-delà de déclarations à l'emporte-pièce) mais dans cette stature de « grand écrivain national », qu'il dévoie autant qu'un Sarkozy vulgarisait la fonction présidentielle.

En ce début d'année, c'est un feu d'artifice : il sort donc un roman mystérieux, a le rôle principal dans deux films, dont l'un porte son nom, Near Death Experience et L'Enlèvement de Michel Houellebecq, expose ses photographies au Pavillon carré de Baudouin, voit ses poèmes mis en disque par Jean-Louis Aubert, et est le sujet d'un livre du journaliste Bernard Maris, qui analyse l'« intelligence économique » de ses romans. Vous avez dit « omniprésence » ?

Il a 58 ans. Ou 56. On est sûr qu'il a vu le jour à la Réunion, d'un père guide de haute montagne et d'une mère anesthésiste. Mais la date de l'événement varie : 26 février 1956 pour l'état civil, 1958 pour lui, qui pense que sa mère aurait menti pour faire croire qu'il était surdoué. Ses parents se séparent vite. Il est d'abord recueilli en Algérie par ses grands-parents maternels puis récupéré par son père, et élevé ensuite par sa grand-mère paternelle, Mme Houellebecq. C'est par amour pour elle que Michel Thomas prendra son nom de jeune fille comme pseudonyme d'écrivain.

Sa scolarité est plus que correcte. Élève à Meaux, il intègre les classes préparatoires au lycée Chaptal de Paris et entre en 1975 à l'Institut national agronomique Paris-Grignon. Destiné aux champs, le jeune Michel Thomas ? Pas sûr. Déjà le titillent deux démons qui ne s'apaiseront pas : la poésie et le cinéma. Il crée une revue littéraire, Karamazov, qui ne survivra pas longtemps mais lui permettra de publier ses premiers poèmes, et réalise un court métrage. Il continue sa formation cinématographique à l'école Louis-Lumière, section « prise de vue », mais la quittera avant d'avoir eu son diplôme. Sa vie privée est déjà compliquée. En 1981, il a un fils et divorce, plongeant dans la dépression nerveuse. Deux ans de chômage suivent, dont il sort en 1983 en devenant informaticien chez Unilog, puis contractuel au ministère de l'Agriculture, enfin adjoint administratif au service informatique de l'Assemblée nationale. On s'en moque ? Pas tout à fait. Car, dans ce décor tristement fonctionnaire, il observe et puise la matière de son premier roman, le meilleur pour beaucoup, Extension du domaine de la lutte. Il le quittera d'ailleurs en 1996, demandant sa mise en disponibilité pour se consacrer à l'écriture.

Succès et scandales

Extension du domaine de la lutte, refusé par beaucoup mais publié par le découvreur Maurice Nadeau, sortira en 1994, après plusieurs recueils de poèmes, dont l'un récompensé trois ans plus tôt par le prix Tristan-Tzara, La Poursuite du bonheur. Le livre est remarqué. Le nom de l'auteur circule. L'oeuvre dessine déjà ses thèmes : solitude de l'homme contemporain, dérives sexuelles et peinture tristement hilarante d'un « SDF du cul », attaque du libéralisme qui broie les êtres jusque dans leurs vies privées. « En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie sexuelle variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et à la solitude », écrit-il. Thèmes qui, repris quatre ans plus tard, porteront cette fois Houellebecq au triomphe, avec la sortie des Particules élémentaires.

C'est l'explosion. En quelques semaines, il devient un auteur de best-sellers, un écrivain fêté, un oracle écouté. Certains vantent son génie, d'autres l'accusent de misogynie… Le livre se vend très bien. Pourtant, il rate de peu le Goncourt qui, au terme d'une incompréhensible manoeuvre, récompense un roman médiocre qui ne figurait même pas dans la première sélection du jury. C'est presque l'affaire de Voyage au bout de la nuit qui recommence. Houellebecq le prend très mal, et dévoile son aimable caractère en qualifiant le roman qui l'a battu de « nul ».

Le personnage est en place. Il va falloir s'habituer à la fois à son immense talent et à ses coups de gueule incontrôlés. Son exil fiscal en Irlande en 2000 ouvre le grand bal des polémiques. Il n'en reviendra qu'en 2012, après un séjour en Andalousie, affirmant être las des « langues étrangères ». L'année suivante, en 2001, il accorde une interview au magazine Lire, dans laquelle il déclare : « La religion la plus con, c'est quand même l'islam. Quand on lit le Coran, on est effondré ! L'islam est une religion dangereuse, et ce depuis son apparition. » L'émoi parmi les musulmans est grand, les protestations sont nombreuses. Jacques Chirac, qui a pourtant eu en son temps, sur « le bruit et l'odeur », des propos très surs, affirme à propos de Houellebecq (qu'il avoue aussi n'avoir pas lu) qu'il est « un irresponsable » : « Il a bien failli mettre le feu aux poudres. Ces intellectuels, il faudrait parfois les fesser cul nu sur la place publique. » Le Mrap et la Ligue des droits de l'homme préfèrent recourir aux tribunaux, mais sont déboutés : la critique d'une religion n'étant pas considérée comme raciste, elle ne tombe pas sous le coup de la loi. Dans la même interview, décidément inspirée, Houellebecq fait aussi l'apologie de la prostitution, métier « très bien payé ». Là, ce sont les féministes qui hurlent.

Plateforme, qui transporte l'Homo houellebecquianus dans un voyage organisé en Thaïlande, sort cette même année 2001. Le livre déçoit un peu mais se vend toujours fort bien. À tel point que le roman suivant, La Possibilité d'une île, sera l'objet d'une guerre d'éditeurs entre Flammarion et Fayard et d'un faramineux et inédit contrat : un million d'euros d'à-valoir, et la garantie de la production du film que Houellebecq lui-même en tirera. Le roman, là encore, décevra : si la partie contemporaine reste de l'excellent Houellebecq, les échappées de science-fiction laissent perplexe. D'autant que certains reconnaissent dans les théories exposées celles du Mouvement raélien, la secte fondée par le gourou Claude Vorilhon qui, sous le nom de Raël, se dit envoyé par les extraterrestres. Houellebecq trouve le mouvement « adapté aux temps modernes, à la civilisation des loisirs, sans aucune contrainte morale ». Il en sera d'ailleurs nommé prêtre honoraire. Le film verra le jour un an plus tard, mais sera une catastrophe tant critique que commerciale.

Comme si cela ne suffisait pas, la mère de l'auteur vient se rappeler à son bon souvenir. Houellebecq l'a mise en scène dans Les Particules élémentaires, a parlé de la façon dont elle l'avait abandonné dans Mourir, un journal publié en 2005, et a déclaré dans plusieurs interviews qu'il ne la voyait plus depuis 1991, et même une fois, aux Inrockuptibles, qu'elle était morte. Elle réplique en publiant à son tour un livre, L'Innocente. Cela vole assez bas. « Ne t'attends pas non plus à voir des tripes sur la table, les tripes c'est fait pour digérer et chier et c'est déjà pas mal. Si en plus on leur demande d'écrire, ça peut faire que de la merde. » Elle n'a pas le style de son fils (« Mon fils, qu'il aille se faire foutre par qui il veut avec qui il veut, qu'il refasse un bouquin, j'en ai rien à cirer. Mais si, par malheur, il remet mon nom sur un truc, il va se prendre un coup de canne dans la tronche, ça lui coupera toutes les dents, ça, c'est sûr ! »), mais la même hargne. Elle lui reproche de ne pas savoir aimer, de se croire supérieur, d'être un arriviste cupide…

Du Goncourt à la reconnaissance mondiale

Et puis, et puis… On n'en finirait plus tant Houellebecq occupe aussi le champ médiatique. Alors que sa production alterne des poèmes, la réédition de son premier essai, une remarquable étude de l'oeuvre de Lovecraft, des articles et des disques, ses démêlés avec le prix Goncourt font vibrer le Landerneau littéraire. Il lui faudra quatre tentatives pour le décrocher. Quatre tentatives qui le voient s'essayer à diverses stratégies médiatiques. Après l'échec de Plateforme, battu par Rouge Brésil, de Rufin, il tente en 2005, pour La Possibilité d'une île, la politique de la rétention. Personne ne lit le livre, seuls quelques journalistes triés sur le volet sont invités à le consulter, et le maître ne donne qu'une interview, à Thierry Ardisson, dans un dispositif inhabituel : pas de contradicteurs, l'invité seul avec l'animateur… Il y avoue en toute absence d'humilité que son livre est « excellent » et qu'il « écrase la rentrée littéraire ». Pas de chance : les critiques sont moins enthousiastes. Et c'est François Weyergans qui attrape le prix. Pour la fois suivante, on changera donc son fusil d'épaule, et La Carte et le Territoire sera lancée avec une surexposition de l'écrivain dans les médias. Au journal de 20 heures, il se comportera en garçon propre et aimable. Cela fonctionnera mieux puisque, enfin, avec son roman le plus policé, il obtient le fameux trophée.

Le phénomène efface-t-il l'écrivain ? Cette dérisoire course au Goncourt est compensée par une reconnaissance grandissante en France et à l'étranger. Houellebecq est sans doute le seul auteur de best-sellers qui soit littérairement respecté. Chacun de ses romans se vend à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Thèses et études sur lui se multiplient, beaucoup louangeuses, parfois haineuses. Fernando Arrabal, Aurélien Bellanger, Éric Naulleau, Dominique Noguez écrivent des livres sur lui. On discute son style, « blanc » pour certains, « plat » pour d'autres. Il est traduit en quarante langues. Quand il se déplace, à Moscou, à New York, à Pékin, il est accueilli comme une star. Il est l'auteur français le plus en vue en Allemagne, en Italie, en Yougoslavie… Son éditeur américain Random House le décrit comme l'écrivain français le plus important depuis Camus, mais agrémente chacune de ses couvertures de femmes nues… Quelle que soit la carrière de son nouveau livre, on n'en a de toute façon (et c'est tant mieux) pas fini avec lui. À la sortie de Configuration du dernier rivage, recueil de poèmes publié en 2013, il déclarait : « La vie ne m'intéresse pas assez pour que je puisse me passer d'écrire. »

 

À lire : la critique du dernier roman de Michel Houellebecq, Sérotonine, par Alexis Brocas

Photo : Michel Houellebecq, à Paris en février 2010 © Philippe Matsas/Opale

Grand entretien

Claire Marin © HANNAH ASSOULINE/Ed. de l'Observatoire

Claire Marin
Auteure de Rupture(s) (éd. de l'Observatoire)

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