L’histoire du « plus beau suicide de tous les temps »

L’histoire du « plus beau suicide de tous les temps »

Dans Je ne ferai une bonne épouse pour personne (La Table Ronde), la journaliste italienne Nadia Busato signe un roman sous forme d'enquête : en 1947, Evelyn McHale, jeune femme de 23 ans comptable à Manhattan et fiancée à un ex-GI, se jette du haut de l'Empire State Building. La photo de son corps inanimé, enfoncé sur le toit d'une limousine comme dans un linceul, est devenue une inspiration pour de nombreux artistes. En retraçant sa vie entre réalité et fiction, l'auteure construit brillamment le malaise dont est victime la société américaine après la seconde guerre mondiale.

Par Eugénie Bourlet.

« La vraie vie ne peut se réduire à quelques paroles rapportées ou écrites, personne n’y arrive jamais ». La vie d’Evelyn Francis McHale s’est résumée longtemps à une photo, celle de son corps, indolemment lové sur le toit de la limousine d’un diplomate des Nations Unies garée dans la 33e Rue, à New-York, et à une courte note abandonnée comme en guise d’épitaphe au fond de la poche de son manteau resté au 86e étage de l’Empire State Building, d’où elle s’était jetée pour se suicider le 1er mai 1947. « Mon fiancé m’a demandé de l’épouser en juin prochain. Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne. Il se portera bien mieux sans moi. Dites à mon père que je ressemble trop à ma mère » : ce constat laconique seul justifie l’acte mystérieux, incompréhensible, dérangeant de la jeune femme. La photo de son corps, si troublante en ce que la mort violente y apparaît comme un apaisement, a été publiée par le magazine Life sous le titre : « Le plus beau des suicides ». Elle est ensuite devenue la référence de nombreux artistes, d’Andy Warhol à David Bowie dans le clip de « Jump They Say » (chanson dédiée à son demi-frère Terry, qui s’est donné la mort en se jetant sous un train) en passant par la première scène de La mariée était en noir de François Truffaut. 

Le poids du corps

Comment reconstruire l’histoire d’une personne dont on connaît avant tout la mort ? Nadia Busato, reprenant à son compte ce fait divers d’emblée fictionalisé en image, crée un patchwork de voix autour du mystère d’Evelyn McHale. Ses proches, mère, sœur, amie, fiancé sont convoqués, ainsi que ceux qui ont assisté au décès, l’agent de police, le jeune étudiant en photographie qui a immortalisé son corps si nonchalamment désarticulé ou les rédactrices du magazine Life qui découvrent le cliché. Mais il y a aussi des inconnus dont la mort similaire a défrayé la chronique de manière éphémère.

Le fil du récit, ce n’est pas seulement Evelyn McHale mais le corps si pesant qui renonce à la vie et qui donne lieu à une écriture viscérale. Chaque phrase, serrée et enchaînée dans des paragraphes courts déroule, plus que des pensées torturées, un rapport encombrant à la chair, cette enveloppe maquillée, mise en plis devant les autres. Ce n’est pas un hasard si, deux fois durant sa courte vie, Evelyn McHale, en furieuse pyromane, a enflammé ses tenues : d’abord, durant son service militaire, son uniforme, et puis lors du mariage du frère de son fiancé, sa robe de demoiselle d’honneur, alors que celui-ci lui parle de leurs futurs enfants. « Que représentaient la mode, le style, l’apparence si ce n’était la carapace, l’uniforme de survie que chacune d’entre elles endossait en temps de paix ? » interroge l’auteure dont la voix dénonce sous celle de chaque personnage le carcan qui enserre les femmes dans le monde décent des faux-semblants. La photo d’Evelyn McHale ne dit pas autre chose : maquillée, gantée, élégamment apprêtée, elle tait son naturel spontané sous les injonctions de la société. Dans son mot d’adieu, elle implorait « que personne ne voie mon corps, pas même ma famille. Faites-le incinérer, détruisez-le. Je vous en supplie : pas de cérémonie, pas de tombe ». Malheureusement, le cliché hasardeux de l’étudiant en photographie qui passait par là donnera une postérité toute différente à ce corps qu’elle dénigrait : « Ce qui allait être rebaptisé l’"effet Evelyn" gagna la mode comme une pandémie de beauté languide et mourante, une lutte pour la survie menée avec la légèreté dont ce monde était capable. Le regard intense, le corps vif, les lèvres douces et invitantes révélaient chez les mannequins ce qui n’avait pas été accordé à Evelyn alors que chaque femme y a droit : une seconde chance ».

Photographie d’une époque

Réanimés comme des pantins dont Nadia Busato est la brillante ventriloque, chaque personnage confesse son étouffement entre les ambitions de l'être public en quête de reconnaissance et le désarroi d'une solitude inaliénable. L'auteure capture ainsi plus que le poids d’une femme, celui des mœurs surannées des Etats-Unis au milieu du XXe siècle. Le mariage en fait évidemment partie, vu comme une fin en soi pour des jeunes filles qui aspireraient à se réaliser autrement. Nombre de commentateurs se demandent pourquoi Evelyn a mis fin à ses jours : n’était-elle pas à la fois fiancée à un ex-GI en même temps que comptable au cœur de Manhattan ? Sa mère, à qui elle prétend trop ressembler dans ses derniers mots, a fui son foyer lorsque pour elle « le temps est venu d’emprunter une nouvelle allée ou de donner naissance au septième enfant ». Barry Rhodes, le fiancé d’Evelyn, ne se mariera jamais. D’autres mariages ratés traversent les pages, notamment ceux d’étudiants de la troupe de théâtre de Princeton devenus des artistes célèbres. Celui d’Henry Fonda et de Margaret Sullavan, à peine quelques mois. L’actrice se suicidera par une overdose de barbituriques en 1960. Celui de Joshua Logan, scénariste à Hollywood et Broadway, avec Barbara O’Neil, une actrice dont il se sépare deux ans plus tard. Barbara ne se remariera plus.

Les mentions d’artistes renommés ne sont pas les plus marquantes parmi ces nombreux portraits qui gravitent autour du mythe de l’ange déchu qu’est Evelyn McHale. Les suicidés tombés dans les oubliettes de l’histoire touchent au cœur d’une société qui les marginalise jusque dans leur décès. Friedrich Ekhert, victime de la Grande Dépression et de ses ambitions déçues, qui en 1932 est le premier à se jeter du haut de l’Empire State Building. Elvita Adams, qui vit avec sa mère dans un véritable taudis dans le Bronx, dont elle ne parvient même pas à payer le loyer. Lorsque celle-ci l’abandonne, elle monte aussi en haut du gratte-ciel, près de 40 ans après Friedrich, mais « rate » son coup. Dans le dernier chapitre, Nadia Busato donne paradoxalement la parole à Evelyn McHale pour décrire l’ultime sentiment morbide qui l’a étreinte. Et la « vraie vie » qu’on pensait impossible à mettre en mots se retrouve décrite pareillement à sa mort : « un saut dans le vide ». Là réside peut-être le secret de son apaisement sur la célèbre photo, qui conduira l’un des journalistes de Life à questionner naïvement : « Elle est vraiment morte ? » En tous les cas, pas dans la fiction.

 

À lire : Je ne ferai une bonne épouse pour personne, Nadia Busato, La Table Ronde, 272 p., 23€.

Photo : © Robert C. Wiles

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© Louison pour le NML

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF