L'élection dépouillée

L'élection dépouillée

Faut-il déposer son bulletin dans l'urne ? Le point sur l'abstention, une pratique aussi ancienne que le suffrage universel.

L'élection est un rituel laïc. Elle doit permettre au peuple de s'exprimer en choisissant ses élus. Et si la souveraineté populaire n'était qu'une fiction, que le moment du vote sacralise ? C'est ce que considère le chercheur en science politique Francis Dupuis-Déri dans un plaidoyer pour l'abstention, Nous n'irons plus aux urnes. Il y décrit le système électoral non comme une démocratie - qui, selon lui, est directe ou n'est pas - mais comme une aristocratie élective, où remporter le suffrage est possible sans avoir à convaincre la majorité des Français et n'engage plus à rien une fois l'élection passée. Il défend une tradition anarchiste aussi ancienne que le suffrage « universel », appelant à l'abstention pour délégitimer ce système.

C'est ce vieux conflit entre « électionnistes » et « abstentionnistes » que raconte en images Zvonimir Novak, spécialiste de l'imagerie politique, dans Le Grand Cirque électoral. « Fine ou pesante, agressive ou drôle, [l'imagerie abstentionniste] refait surface à chaque élection en battant le pavillon de l'anticonformisme et de la provocation », écrit-il dans ce riche ouvrage illustré. L'abstentionnisme politique n'est d'ailleurs pas l'apanage d'un groupe. Anarchistes, royalistes, situationnistes, complotistes... « À chacun son courant, à chacun sa révolution, à chacun son abstentionnisme. » Et ses codes visuels distincts. Les caricaturistes ont pu s'en donner à coeur joie, comparant les candidats à des girouettes, des marionnettes, des caméléons, et les votants à des pigeons ou des moutons.

Les affiches électorales, qui mettaient autrefois la virilité puis l'érudition du candidat en avant, misent désormais sur une image moins guindée, largement influencée par la publicité et le marketing. Les campagnes de lutte contre l'abstention ont aussi évolué, passant de « Faites entendre votre voix ! » à « Faites taire cette autre voix ! » : « Continuez de ne pas voter », semble dire Nicolas Sarkozy sur une affiche du PS en 2006 ; « Les immigrés vont voter... et vous vous abstenez ? », menace le FN en 2002.

À mi-chemin entre l'abstention et l'attachement à l'élection se trouve le vote blanc, relativement peu évoqué dans ces deux ouvrages. S'il n'est toujours pas comptabilisé en France, des partis tentent de contourner le système en présentant des candidats « Vote Blanc », dont les résultats devront être pris en compte dans le suffrage exprimé.

 

Illustrations : Affiches relatives à la question du vote, dans les années 1950-1960. © ÉD/LES ÉCHAPPÉES

Couverture - Le Grand cirque électoral

Le Grand Cirque électoral, Zvonimir Novak, éd. L'Échappée, 240 p., 29 E.

Couverture - Nous n'irons plus aux urnes

Nous n'irons plus aux urnes, Francis Dupuis-Déri, éd. Lux, 192 p., 12 E.

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
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À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

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