L'écriture, un art de l'oisiveté

L'écriture, un art de l'oisiveté

L'écriture exige un travail : la production de textes. Mais elle appelle aussi la paresse : moments de flottement, de rêveries propices à la création artistique. Il faut perdre son temps, avant de le retrouver véritablement.

Chez tout écrivain, il y a un Bartleby qui « aimerait mieux pas », ou un paresseux qui, comme L'Enfant et les Sortilèges, a envie de tout sauf d'écrire : « Je n'ai pas envie de faire ma page / J'ai envie d'aller me promener/ J'ai envie de manger tous les gâteaux [...]. » Car, Colette l'a souvent dit, écrire, c'est un travail, un bagne, une contrainte, une entrave à la liberté. Entre « apprentissages » et « travaux forcés », c'est une solitude, et un renoncement aux plaisirs de la vie dont pourtant son écriture se nourrit : « Non seulement je n'aime pas écrire, mais j'aime surtout ne pas écrire. Je ne connais pas d'autre assombrissement véritable dans ma vie. » Dans son Journal à rebours, Colette insiste ironiquement sur son absence de vocation, sa répugnance au fait même d'écrire, « car je sentais, chaque jour mieux, je sentais que j'étais justement faite pour ne pas écrire [...] Pourtant, ma vie s'est écoulée à écrire... Née d'une famille sans fortune, je n'avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n'est venu me proposer une carrière d'écureuil, d'oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main et qu'en échange des pages que j'avais écrites on me donna un peu d'argent, je compris qu'il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. »

On retrouve ici l'image dix-neuvièmiste de l'écrivain forçat des lettres, Chateaubriand, Balzac, Hugo, George Sand, Zola, qui n'arrêtent pas d'écrire, ou plutôt de produire des textes, harcelés par les éditeurs ou les créanciers : la littérature est bien un travail, qui engage l'écrivain dans la société et le système de production, et la paresse n'y est pas de mise, puisque le paresseux, dans cette perspective, est improductif donc réduit à la misère. L'écrivain est alors un être déchiré entre la nécessité de produire pour ne pas paraître paresseux ou improductif et la nécessité de flâner, de rêver : c'est aussi un artiste, et comme tel il a besoin de temps pour élaborer son œuvre. Le personnage de Swann représente cette dualité, lui qui préfère à la solitude de son cabinet les charmes de la vie sociale et mondaine, la séduction et l'esthétisme, les plaisirs superficiels : jamais il n'écrira son livre sur Vermeer. Jean-Claude Milner (1) a montré comment l'écrivain appartenait à une nouvelle bourgeoisie qui se développe au XIXe et qui a besoin d'une rente pour avoir le loisir de se consacrer à son art : le professorat, le journalisme, la carrière diplomatique, sont parmi les métiers qui donnent une rente et du temps. Ce « surtemps », à défaut d'être rémunéré, est un temps « libre », utilisable pour la création. C'est dans cette opposition problématique que se situe la paresse d'écrire. Ceux qui bénéficient de ce privilège, comme Michelet ou Barthes, se sentent redevables d'un temps libre qu'ils ne peuvent ni ne doivent consacrer au seul loisir considéré alors comme paresse et qu'ils destinent alors à la culture donc à la littérature. C'est même sur cette culpabilité quant à l'utilisation du temps libre que se fonde pour eux la nécessité, voire l'obligation d'écrire ; ne pas le faire serait s'adonner à la paresse.

Leiris est au cœur de cette problématique, et a résolu le dilemme en devenant un « écrivain du dimanche » : pour celui qui a une activité salariée, un travail, fût-il agréable, l'écriture est une façon d'occuper son loisir sans se sentir coupable. Chez Leiris, contrairement à Colette, ce ne sont pas les plaisirs de la vie qui entravent l'écriture, mais la honte de l'inactivité, le sentiment du vide, l'angoisse de la mort qui obligent à remplir la vacance du dimanche en écrivant : « Bouche-trou, qui rend grises mes journées mais les empêche d'être tout à fait vides, les arrache à une oisiveté que je ne puis envisager sans peur, sachant quels ressassements lugubres et angoissés il en résulterait, même si je devais y trouver quelque bénéfice du point de vue de la création. Sans ce travail régulier qui, si peu qu'il m'astreigne, m'étaye du moins en me soustrayant à moi-même pendant un certain nombre de mes heures, je vivrais dans un perpétuel dimanche, sans barrière aucune pour me défendre contre l'idée de la mort, comme si le fait d'être libre et de disposer entièrement de mon temps, le fait d'être grand ouvert et vacant me livrait au vertige du rien, par cette impression même de « carte blanche ». Tant je suis aujourd'hui éloigné de mon éden enfantin et de sa nonchalance heureuse... » Barthes, de la même façon, occupe son temps à écrire, mais il lui faut inventer des rituels, surtout en vacances, multiplier les menues activités pour échapper, comme Michelet, à une vacance dans le travail qui pourrait ressembler à de la paresse. Il s'agit alors de transformer la vacance en temps libre otium et l'écriture en travail de vacances. Ne pas écrire, ce serait paresser, se soustraire à ce temps disponible, octroyé par le travail lié. Il y a pourtant, chez Barthes, un goût de l'essai et du fragment, un refus de la construction de l'œuvre, qui s'apparentent, sinon à la paresse, du moins au dilettantisme et au calme alcyonien qu'il évoque dans le séminaire sur le Neutre : à défaut d'un « droit à la paresse », il prône un « droit à la fatigue », comme « revendication épuisante du corps individuel qui demande le droit au repos social », une façon de s'absenter, de « flotter dans un espace ».

C'est un tel « flottement » que réclame le narrateur proustien, en résistant par la paresse à ses proches qui le poussent à écrire des articles, à produire des textes et à les montrer, à être rentable en quelque sorte, utile, par une activité journalistique ou « quelque travail remarquable ». Si Gilberte et Swann le détournent de son « travail », ils le conduisent à Bergotte, et Saint-Loup à Elstir. Quant à Albertine, elle trouve « assommant » qu'il soit si « paresseux » et qu'au lieu d'écrire de la littérature, il promette toujours « de commencer à travailler le lendemain ». Mais la « paresse » à faire de la critique vient précisément de ce qui est « inanalysable » en art, et qui se trouve en Albertine même, objet d'amour et de curiosité esthétique. Car ce temps de paresse qui, aux yeux des autres, est temps perdu, ce peut être précisément le moment de rencontre avec la « vraie vie », un de ces instants privilégiés où le temps est retrouvé. Albertine qui, selon Françoise, fait perdre au narrateur temps et argent, est sa prisonnière parce que, par elle, il voyage dans le temps, s'embarque dans son sommeil, voit le monde dans ses yeux : « On ne travaille pas au moment où on débarque dans un pays nouveau aux conditions duquel il faut s'adapter. Or chaque jour était pour moi un pays différent. Ma paresse elle-même, sous les formes nouvelles qu'elle revêtait, comment l'eussé-je reconnue ? » La paresse est alors la condition même de la création, voyage dans le temps qui ouvre l'espace imaginaire : « Remontant paresseusement de jour en jour comme sur une barque, et voyant apparaître devant moi toujours de nouveaux souvenirs enchantés, que je ne choisissais pas, qui, l'instant d'avant, m'étaient invisibles et que ma mémoire me présentait l'un après l'autre sans que je pusse les choisir, je poursuivais paresseusement sur ces espaces unis ma promenade au soleil. » C'est précisément cette activité sans but qui change le rapport au temps en rendant acceptable de le perdre. Là est la question. La société marchande refuse la notion de perte ; tout doit être utile, quantifiable, utilisable, échangeable. Cette perte qui représente une « horreur économique », Benjamin en fait une valeur positive en faisant du chiffonnier baudelairien un héros du monde moderne.

Car même si l'écriture n'est pas sinécure, elle a besoin de paresse et de flânerie. C'est un « art de l'oisiveté », consistant à « cultiver l'inactivité avec méthode et délectation », ce que revendiquait Hermann Hesse en expliquant la fascination que l'Orient et les contes des Mille et Une Nuits exercent sur nous, grâce à un « art de la paresse renforcé et affiné par une solide tradition ». Cette paresse orientale, ce n'est qu'une façon de retrouver le temps, comme l'avait déjà remarqué Chateaubriand à propos des Arabes du désert, ou plutôt de le regarder passer, de le perdre : « Assis les jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l'azur du ciel, le veau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entroublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir. »

Il ne reste ensuite à l'écrivain « paresseux » qu'à faire de son roman une cathédrale ou de ses mémoires un monument d'outre-tombe.

 

Photo : © REB Images/AFP

(1) Le Salaire de l'idéal. La théorie des classes et de la culture au XXe siècle, Jean-Claude Milner, éd. du Seuil, 1997.

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