Joker, une carte à jouer

Joker, une carte à jouer

Le super-vilain de Batman devient une icône mondiale de la contestation.

Désormais en ordre dispersé en France, les gilets jaunes peuvent se targuer d'avoir imposé leur signe de reconnaissance dans les mouvements de contestation qui cristallisent actuellement ailleurs - à Hong-kong, au Chili, au Liban. Un autre symbole s'est aussi imposé dans ces rassemblements : certains manifestants, via un masque ou un maquillage, arborent le visage du Joker, le super-vilain originel qu'affronte Batman. Ils s'inscrivent là dans le sillage du récent film de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix, lion d'or à Venise et triomphe public. Joker réécrit (et sans Batman) la genèse du personnage, présenté comme un clown déshérité qui, à force d'humiliations, sombre dans une folie meurtrière à l'endroit des puissants. Ses actes, loin d'être désapprouvés par l'opinion, en font une icône lors des émeutes qui saisissent Gotham City à la fin du film.

Dans les manifestations de notre monde, le Joker rivalise avec un autre masque issu des comics - celui, souriant et inquiétant, du mouvement Anonymous, qui reprend, depuis une dizaine d'années, le masque du héros de la BD V pour Vendetta, sorte de vengeur anarchiste dans une Grande-Bretagne fasciste. Que V et le Joker cohabitent dans l'imaginaire contestataire consacre au passage le génie du scénariste anglais Alan Moore : le créateur de V a aussi revivifié le personnage du Joker dans un autre album qui fit date (The Killing Joke) et a reformulé la mythologie des superhéros dans une perspective plutôt nihiliste (notamment avec Watchmen, qui fait aujourd'hui l'objet d'une série télé).

Le reflet monstrueux du pouvoir

Il y a là sans doute la résurgence politisée d'une pulsion archaïque, celle du carnaval, du charivari, qui consistait - mais seulement le temps d'une journée - à inverser toutes les valeurs. Toutefois, le Joker, s'il s'inscrit comme V dans le rictus, marque un cran supplémentaire dans la dérision. V était peut-être un psychopathe, mais il ne visait nullement à prendre le pouvoir, travaillait plutôt à le miner. En revanche, le Joker incarnait jusqu'ici une mégalomanie bouffonne et manipulatrice, un possible dictateur - à tel point qu'on put comparer l'élection de Donald Trump à l'arrivée du Joker à la Maison-Blanche. En essaimant du côté de la contestation, il renvoie au pouvoir son reflet monstrueux : c'est oeil pour oeil, dent pour dent, farce pour farce, quitte à revendiquer le visage d'un meurtrier. Guy Debord appelait à distinguer contestation du spectacle et spectacle de la contestation ; ces masques-ci visent bien plutôt le court-circuit.

 

Photo : À Hongkong, la révolte porte aussi le masque du Joker. © BILLY H.C. KWOK/GETTY IMAGES/VIA AFP

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