Craintes et rêves de la jeunesse algérienne

Craintes et rêves de la jeunesse algérienne

Elle était en première ligne des cortèges qui ont forcé le président Abdelaziz Bouteflika à renoncer à un cinquième mandat – bien qu'il reste à son poste jusqu'à l'organisation d'une nouvelle élection. Aujourd'hui, la jeunesse algérienne ne veut pas voir sa parole récupérée et ses rêves confisqués.

Par l'écrivain Anys Mezzaour

Tout le monde en parle : les hommes politiques, les responsables associatifs, les enseignants, les parents, les artistes… Tout le monde se l’approprie. Mais personne ne lui donne jamais la parole. Comme toute jeunesse, la jeunesse algérienne n’est pas une et indivisible. Parler à sa place, c’est courir le risque de l’essentialiser derrière l’imaginaire algérois qui centralise aussi bien géographiquement qu’intellectuellement, d’invisibiliser les lignes de crête qui la parcourent, de la maquiller avec le pinceau de l’uniformité. Il faut donc donner directement la parole à ces jeunes, filles et garçons, femmes et hommes, qui, d’ailleurs, ne l’attendent pas et la prennent tous les jours depuis longtemps, mais surtout depuis ce jour libérateur du 22 février.

La dernière fois que les jeunes se sont exprimés avec force en Algérie, ce fut le 5 octobre 1988. À cette époque, avec le dénuement pour origine et le vide pour horizon, le rêve de beaucoup dans cette jeunesse qui écoutait Cheb Hasni a été compris comme la volonté de porter des Stan Smith. Peu importait que le chômage sévissait, que le rapport aux aînés, acteurs de la Révolution, commençait à devenir conflictuel avec pour solution l’impossibilité de tuer le père, que l’injustice sociale, entre des castes profiteuses qui se baignaient au Club des Pins et les zawalias (indigents), achevait de faire prendre conscience les frustrations accumulées. Peu de tout ceci importait. Ce qui comptait, c’était que « les jeunes » voulaient des Stan Smith. On comprend donc la récupération et l’échec de la transition.

Quelle différence, aujourd’hui ? Les jeunes écoutent toujours Cheb Hasni auquel se sont ajoutés Nirvana, mais ils rêvent de réussir comme Soolking, ailleurs, parce que il est bien connu que c’est toujours ailleurs qu’on réussit, jamais ici. « Ma b9atch m3icha hnaya » (il n’est plus possible de vivre ici), entend-on à longueur de journée. En réalité, la génération de 1988 a vu ses rêves confisqués, celle de 2001 a entrevu un semblant d’espoir, celle de 2019 les concrétise. Ce changement de génération, rendu impossible auparavant est maintenant à portée de main. Le fruit est mûr et la jeunesse peut le cueillir.

La condition est d’exorciser ses peurs. Car l’anxiété domine. Un mal du siècle, un sentiment de ne pas être né au bon moment, au bon endroit. Des rêves de France et de Canada, ailleurs, loin, mieux. Se débrouiller avec des petits boulots, en conduisant des VTC, en vendant des babioles au marché ou en servant d’hôtesse dans un salon thématique. Économiser un peu pour se marier, à un âge forcément avancé car le rapport au corps stipule toujours le mariage, donc l’argent. Avoir très peu ou pas du tout connu les années 1990, leur lot de sang et d’atrocités, vite rangées au placard à archives dans le dossier des vieux conflits de famille. Toutes ces craintes sont mourantes maintenant, s’apprêtant à disparaître avec leurs créateurs. Les grands changements qui s’actionnent sont ceux d’une évolution des consciences, d’une révolution culturelle. En creux, la pensée suivante : ceux d’avant n’ont pas vécu, nous-mêmes ne sommes pas heureux ailleurs, il nous incombe de réussir ici pour être heureux.

Toutefois, une ultime peur, une crainte infinie subsiste. Et si ? Et si le processus s’enrayait ? Et si la mécanique infernale reprenait ? Et si, collectivement, paradoxalement par trop-plein d’optimisme, les bras baissaient ou étaient abaissés ? Peut-on se permettre un « tout ça pour ça » ? C’est une inquiétude légitime, celle d’avoir un espoir infini, sans l’avoir demandé individuellement, et de se le voir retiré. Et si nous finissions, nous aussi, par vivre notre moment « Stan Smith » ?

Alors, le plus petit dénominateur commun est de revenir à l’essentiel : la citoyenneté. C’est ce que font ces millions de jeunes qui refusent toute récupération de leur parole et de leur volonté. Armés de leur drapeau et de leur créativité, ils prennent l’avant-garde du changement véritable. Ils feront l’Histoire. Nous ferons l’Histoire.

Finalement, qu’est-ce qu’être jeune aujourd’hui en Algérie ? C’est un peu de tout ceci et encore beaucoup d’autres choses.

 

Anys Mezzaour a 22 ans. Il a publié son premier roman, La Proie des Mondes (éd. E.N.A.G) à l'âge de 13 ans. Son dernier roman, Entendu dans le silence (Casbah Éditions), est paru en 2018. Il est actuellement étudiant à l'université Jean Moulin Lyon III.

 

Photo : Manifestation contre un cinquième mandat de Abdelaziz Bouteflika, le 24 février 2019 © RYAD KRAMDI/AFP

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