Intégralement nouvelles

Intégralement nouvelles

Cent cinquante ans après les traductions hégémoniques de Baudelaire, les textes de l'écrivain américain font peau neuve, révélant les trahisons du poète français.

Longtemps le marketing littéraire français décrivit l'Américain Edgar Allan Poe comme un maudit hyperbolique, imbibé d'alcool, d'opium et d'inspiration noire, qui écrivit de bien ténébreuses nouvelles. Cela nous vient de Baudelaire, son traducteur, qui, dans sa préface aux Histoires extraordinaires, dessina un Poe tel qu'il le percevait, sombre, sensible, inadapté à ce monde fruste, bref, à sa semblance. Dès lors, Poe devint pour nous le maître et le mètre de toute ombre en littérature, puis, par extension, de toute épouvante.

Lovecraft, Stephen King, Joyce Carol Oates... tous enfants de Poe ? Absolument pas. Poe n'est pas un gothique, encore moins un écrivain d'épouvante, et une sacrée surprise attend les tenants d'un Poe conforme à la légende baudelairienne quand ils ouvriront l'excellent premier volume de traductions signé de Christian Garcin et de Thierry Gillyboeuf. Ce volume livre les nouvelles rédigées par Poe entre l'âge de 22 ans et 30 ans pour les journaux. On y trouve quelques classiques sélectionnés par Baudelaire - le troublant « Manuscrit trouvé dans une bouteille » avec sa plongée dans les gouffres polaires, l'effectivement gothique, mais pas dépourvue d'humour « Chute de la maison Usher ». On y trouve aussi des pièces parodiques à mourir de rire, écartées par l'auteur des Fleurs du Mal, comme le diptyque « Comment écrire un article façon Blackwood » et « Un beau pétrin ». Dans la première, un rédacteur en chef apprend à une aspirante rédactrice un brin demeurée tout l'art de la presse à sensation de l'époque : il s'agit de se mettre dans une situation extrême et de raconter ses perceptions en truffant son récit d'érudition cuistre. L'aspirante journaliste se livrera ainsi, à son corps défendant, à une décapitation particulièrement ridicule (elle se coince la tête dans une horloge), qu'elle documentera à coups de citations grotesques. Pas très gothique... et en même temps cela se passe dans un clocher sinistre. D'ailleurs, n'y a-t-il pas, dans cette aiguille qui coince la tête de la bavarde, une préfiguration de la torture de la célèbre nouvelle « Le puits et le pendule » ?

Poe a du goût pour le mélange des saveurs. Henri Justin, auteur de l'essai Avec Poe jusqu'au bout de la prose (2009), montrait que le aussi poète composait ses nouvelles avec un grand soin formel. Que les éléments de gothique, mais aussi de parodique, ou de grotesque, étaient surtout des teintes dont il jouait en esthète. D'après l'essayiste, la terreur, chez lui, est plus souvent un moyen qu'une fin (ce qui l'éloigne de ses héritiers putatifs). Ainsi, la nouvelle « Bérénice » parodie des histoires d'épouvante de l'époque : tous les attributs du gothique y sont, la demeure sombre, le jeune homme souffreteux, la cousine malade sur laquelle il peut projeter ses obsessions morbides. Seulement la fascination du narrateur s'arrête sur un point bien particulier de sa cousine : les dents. Puis voilà que la cousine meurt, ou du moins en donne les apparences. Le soir de l'enterrement, le narrateur lit dans la bibliothèque quand un domestique vient le déranger à propos d'un « corps défiguré dans son linceul, mais respirant toujours » ; le narrateur, sortant de sa stupeur, aperçoit une bêche près de lui. Constate que ses vêtements sont boueux, ses mains éraflées. Et que contient cette petite boîte sur sa table de nuit ? « Quelques instruments de chirurgie dentaire auxquels se trouvaient mêlées trente-deux petites choses blanches, semblables à de l'ivoire. » Poe a dû bien rire en rédigeant cette parodie et en la terminant par cet épisode de dentisterie sauvage ; pourtant, la nouvelle a épouvanté les lecteurs du Southern Literary Messenger, où elle parut en 1835. Cela se comprend.

PLUS COMPLEXE QUE SPECTRAL

Ce volume de traductions nous permet une autre découverte : Poe était si doué pour parodier les histoires gothiques à la mode de son temps qu'il faisait souvent mieux et plus crédible que l'original. Comme l'écrivit le critique Georges Walter (1998), « "Manuscrit trouvé dans une bouteille" [...], qui se voulait une imitation des récits de voyages rocambolesques, n'a plus rien, à nos yeux, d'une parodie. Ce vaisseau-fantôme surgi sur la vague géante, ce très vieil équipage murmurant qui n'est pas invisible mais ne voit pas le narrateur, nous y croyons parce que l'artiste est trop juste. Il a raté sa parodie ».

En replaçant les nouvelles dans leur ordre chronologique, cette publication restitue le fil de l'inspiration de Poe, que les recueils recomposés par Baudelaire nous masquaient. Là encore, c'est le triomphe du mélange : s'y trouvent des parodies trop réussies, de quasi-canulars littéraires (le bien titré « Une mystification », sur la prose entortillée relative aux duels), les satires politiques maquillées en péplums (« Quatre bêtes en une »). Là encore, apparaît un Poe infiniment plus complexe et divers que le créateur spectral et halluciné fabriqué par Baudelaire.

Reste une question : comment retraduire Poe après Baudelaire ? Quel parti pris adopter ? « Il s'agit d'adapter tous les paramètres langagiers, littéraires, culturels et historiques qui déterminaient "le sentir, l'agir et le penser" de Poe à nos propres paramètres, et restituer le tout dans une langue accessible aujourd'hui », expliquent les traducteurs. Pari tenu : la patine de la traduction baudelairienne, qui peut effrayer le jeune lecteur d'aujourd'hui, n'est plus. Chez Thierry Gillyboeuf et Christian Garcin, Poe nous parle depuis son époque, mais d'une voix que nous comprenons tous. Et surtout, il apparaît « tel qu'en lui-même », et non tel que Baudelaire le voyait.

NOUVELLES INTÉGRALES (1831-1839), Edgar Allan Poe, traduit de l'anglais (États-Unis) par Christian Garcin et Thierry Gillyboeuf, éd. Phébus, t. I, 426 p., 27 E.

PAS D'OPIUM POUR POE

Non, Poe n'a jamais pris d'opium, sinon pour l'utiliser comme un artifice littéraire, prêter ce vice à ses narrateurs et expliquer ainsi leur confusion mentale. Celle-ci trouva pendant chez ses lecteurs, lesquels assimilèr ent souvent le je du narrateur et le je de l'auteur et étiquetèrent Poe comme drogué.

D'après la Société Edgar Allan Poe de Baltimore, le malentendu commença en 1845. Même pour son ennemi juré, le Dr Thomas Dunn English, l'idée d'un Poe opiomane ne tient pas : « Si Poe avait eu la manie de l'opium du temps où je le connaissais, je m'en serais rendu compte, à la fois en tant que médecin et en tant qu'homme d'observation. »

Non, Poe n'a jamais été alcoolique, au sens strict du terme. Il bénéficiait ou pâtissait d'une nature particulière : un ou deux verres suffisaient à le plonger dans l'ivresse. Il eut ainsi quelques épisodes peu glorieux. Et c'est probablement l'alcool qui fut à l'origine de sa mort à Baltimore, le 7 octobre 1849.

Oui, Poe a bien épousé sa cousine Virginia quand elle avait 13 ans. A. B.

Grand entretien

Sarah Schulman

Sarah Schulman
Écrivaine, militante LGBT et activiste de longue date à Act Up New York