Il n'y a pas de droit de haïr

Il n'y a pas de droit de haïr

Éric Zemmour n'est plus en odeur de sainteté médiatique. À la suite de son intervention lors de la Convention de la droite le 28 septembre, nombre de ses collègues ont tenu à se désolidariser de ses saillies haineuses, RTL a mis un terme à leur collaboration, et le parquet de Paris a ouvert une enquête pour injures publiques et incitation à la haine. « Censure ! Justice aux ordres qui veut rétablir le délit d'opinion ! », crient les auteurs d'une pétition en soutien au polémiste qui a déjà recueilli plus de 50 000 signatures en ligne.

Est-il bien sérieux de brandir le spectre des ciseaux d'Anastasie au sujet d'un homme qui, depuis plus de dix ans, est omniprésent à la radio comme à la télévision, et qui enchaîne les succès de librairie ? La démocratie permet à chaque citoyen de s'exprimer librement, mais elle n'a jamais garanti à tous l'obtention d'une tribune publique. Le temps médiatique est limité, et sélectif. N'en déplaise au chroniqueur, peut-être trop habitué à se voir tendre un micro à tout va malgré son absence d'expertise pour répandre son révisionnisme ou soutenir une théorie complotiste, il n'y a aucun sens à faire passer pour un droit fondamental ce qui relève du privilège. À moins d'estimer que nous vivons en dictature et que la majorité des citoyens, jamais invitée dans les médias, est bâillonnée.

Quant à la décision du parquet, y voir une tentative de musellement de la liberté d'expression par la judiciarisation du débat d'idées révèle un grave contresens. En démocratie, aucune liberté n'est absolue. Sans bornes, elle deviendrait tyrannique. Pour cohabiter, nos libertés doivent s'entre-limiter. Et si nos paroles ne font pas exception, c'est dans la mesure où elles sont susceptibles de produire des conséquences nuisibles. En m'interdisant de diffamer ou de diffuser de fausses informations, la loi protège les autres du préjudice que mes mensonges pourraient leur causer. Si la justice poursuit Zemmour, après l'avoir déjà condamné à deux reprises, c'est qu'elle juge son discours martial dangereux. Assimiler les musulmans à une « armée d'occupation » servie par une presse de propagande goebbelsienne et par une justice collaborationniste, et inviter la jeunesse française à entrer en résistance, à « se battre » au sein d'une « guerre d'extermination de l'homme blanc hétérosexuel catholique », c'est désigner des millions de nos concitoyens comme l'ennemi à abattre.

Entre la simple expression d'une opinion et l'appel à peine voilé aux armes, il y a la même distance qu'entre un débat et une guerre civile. Et puisque, en amont de tout crime de haine, il y a une idée, comme l'histoire nous l'a maintes fois appris, y compris récemment (pensons à l'attentat antisémite de l'Hyper Cacher, où le meurtrier discourait sur la Palestine pendant que l'une de ses victimes se vidait de son sang, ou à l'attentat antimusulman de Christchurch, qui fut précédé par la publication d'un manifeste citant Marine Le Pen et le « Grand Remplacement »), rappeler que certains propos sont des bombes à retardement est un devoir républicain. Celui qui justifie la propagation de thèses racistes ne défend pas la liberté d'expression pour tous contre la censure, mais revendique pour lui-même le droit antidémocratique de haïr contre le droit inaliénable des autres à exister.

 

Photo : Mainfestation contre Éric Zemmour et l'islamophobie devant les locaux de CNEWS à Boulogne-Billancourt © Michel Stoupak/NurPhoto/AFP

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Illustration : Le journal des Débats, 27 mars 1899 - source : RetroNews-BnF