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Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide (1/2)

Written by Pierre-Antoine Chardel | Aug 10, 2018 8:37:00 AM

L’œuvre de Zygmunt Bauman (1925 – 2017) est dominée par une inquiétude suscitée par la multitude des crises qui affectent nos sociétés contemporaines. Mais au-delà du diagnostic souvent très corrosif que le sociologue anglo-polonais a pu proposer de notre temps, l’ambition de déployer un art d’interpréter aussi finement que possible l’évolution de nos sociétés modernes a coïncidé avec un souci de ne jamais se laisser enfermer dans des cadres d’analyse trop univoques.

Ce qui s’exprime dans un tel geste – qui se révèle très explicitement dans la plupart de ses ouvrages traduits en langue française –, est une volonté de convier les lecteurs à déchiffrer l’expérience contemporaine dans ses aspects les plus contradictoires, comme ce qui doit en permanence éveiller un travail d’interprétation spécifique, un peu comme si les réalités sociales se donnaient à nous comme un vaste texte à déchiffrer.

Dans la description que Zygmunt Bauman propose des crises sociales et politiques qui se propagent aujourd’hui, c’est le souci d’interpréter le destin des sociétés dans leurs manifestations les plus paradoxales qui l’emporte. Et les défis que nous avons collectivement à surmonter sont encore plus grands et plus nobles dans la distance qui nous sépare de l'idéal que pourrait représenter une communauté humaine pleinement accomplie.

La mondialisation néo-libérale et ses violences

Parmi les maux qui affectent le temps présent, celui qui touche les conditions d’accès à la mobilité est de premier ordre. Non seulement il s’avère être l’enjeu d’inégalités croissantes à travers la planète, mais il témoigne de violences inassumées. Zygmunt Bauman nous rend à cet égard attentifs aux multiples lignes de partage ainsi qu’aux nombreuses sources de disqualifications humaines et sociales qui caractérisent notre monde globalisé.

L’accès à la mobilité est en effet soumis à de redoutables disparités : « Le feu est vert pour les touristes, et rouge pour les vagabonds. La localisation forcée fait perdurer les conséquences naturellement sélectives de la mondialisation ». Autrement dit, si l’extraterritorialité est vécue par certaines catégories de la population mondiale comme une liberté grisante et apparemment illimitée, cette liberté s’avère très exclusive. Elle écarte le reste de la population qui demeure lié à une territorialité ressemblant moins à une terre d’accueil qu’à une localité faisant peser sur les individus qui la subissent des déterminations inaltérables.

Un premier enjeu de disqualification se joue à ce niveau. Pour celles et ceux qui n’ont pas les moyens de se déplacer, le problème n’est pas seulement d’être soumis à un quelconque déterminisme géographique. Cette immobilité révèle surtout que la distribution des bienfaits que la vie sociale peut (ou non) offrir s’avère foncièrement inégale.

L’effet de frustration est d’autant plus redoutable à l’heure où l’on fait l’éloge de la mondialisation et de technologies numériques censées rendre la coexistence plus fluide. De ce fait, la déréliction est encore plus profonde pour celles et ceux qui sont immobilisés, c’est-à-dire en fait pour une grande partie de l’humanité qui ne jouit pas d’une capacité de déplacement. Or exister localement dans un univers mondialisé devient un signe de dégradation sociale.

Pour Zygmunt Bauman, une part importante des processus de mondialisation s’exprime dans de nouvelles formes de violence induites par la séparation, l'exclusion et la mise au rebut. À travers ces logiques aux conséquences humaines, morales et politiques désastreuses, certains sont dépendants d’une localité (faute de pouvoir se déplacer), d’autres en revanche sont contraints de se délocaliser dans l’incertitude absolue de pouvoir accéder de nouveau à un quelconque statut. Dans le vagabondage universel, il convient de distinguer le rôle valorisé du touriste qui veut s’immerger dans le bizarre et l’étrange pour échapper à la fixité et à la monotonie du quotidien tout en restant en sécurité. L’objectif principal pour le touriste est de faire une nouvelle expérience, sans pour autant se sentir dépossédé. De plus, contrairement au vagabond, le touriste dispose d’un lieu où il se retrouve « chez soi ».

Dans l’univers du touriste, l’étrangeté est par conséquent maîtrisée, toute forme de contrainte liée à la découverte de l’autre étant radicalement atténuée. Le monde du touriste paraît lisse, comme s’il devait se tenir attentif à ses moindres caprices, ou comme s’il devait toujours être prêt à se donner à lui : le touriste passe les frontières, reste connecté où qu’il soit, passe d’un monde à un autre. Il vit ainsi dans un univers totalement flexible, pétri par le moindre de ses désirs.

Une économie des affects

Toute une économie des affects s’organise ainsi autour de la valorisation de ce qui ne dure pas, les individus étant constamment incités à préférer le changement à la constance, l’évanescence à la pérennité. Le propre du consumérisme est de créer le besoin de remplacer des objets de consommation dits « périmés », dont le potentiel de satisfaction n’est plus jugé optimal ; besoin qui est inscrit dans le plan des produits et des campagnes publicitaires destinées à en assurer l’augmentation régulière.

Nous serions ainsi sommés d’être responsables, d’un point de vue écologique par exemple, dans un monde qui n’a sans doute jamais connu de moyens aussi puissants pour engendrer des modes consuméristes de gestion de l’insatisfaction et la mise au rebut des objets périssables. Dans un tel environnement, non seulement les individus ont du mal à se projeter dans le temps long ou à embrasser de la complexité, mais la perception de l’altérité se voit elle-même biaisée. L’étrangeté est d’emblée suspecte. On peut donc décider à tout moment de la rejeter.

C’est là une contradiction très vive de notre temps présent : d’un côté, on exacerbe un idéal de flexibilité, de l’autre, on renforce avec toujours plus de radicalité les politiques de contrôle des déplacements, surtout lorsqu’il ne s’agit plus de voyager en tant que touriste. La modernité « liquide » est en ce sens loin d’être une pure et simple annulation des stratégies de la modernité « solide ».

Elle ne peut se concevoir sans la poursuite de cette dernière. On est ainsi en droit de s’interroger sur l’amplitude des logiques contradictoires qui caractérisent notre temps et qui affectent nos espaces sociopolitiques en générant des violences étroitement liées au fait que les Etats, en particulier dans leur dimension capitalistique, sont de moins en moins intégrateurs. La figure du vagabond devient en ce sens emblématique d’un monde profondément fragmenté.

Elle témoigne d’une indigence politique qui conduit toujours un peu plus une grande part de la population mondiale dans les marges du système. Ces effets de marginalisation sont un corollaire de la construction de l’ordre  (« Chaque ordre rejette  une certaine partie de la population existante »).

La dérégulation, nouvelle forme de domination

Incapables de faire face aux pressions du capitalisme actionnarial ainsi qu’aux dérégulations du marché, les Etats sont majoritairement impuissants à imposer des critères de protection et de régulation, en garantissant un minimum de justice sociale. Les gouvernements sont en effet de moins en moins disposés à assumer des décisions qui iraient dans la perspective d’une intervention sur les forces extraterritoriales des marchés.

Or ce qui apparaît le plus flagrant au travers de ces tendances est l’apparition d’une nouvelle forme de domination qui rompt avec la méthode de gouvernement par engagement et qui utilise la dérégulation comme principal moteur. Une violence par la précarité et l’exclusion se trouve même implicitement instituée.

Notre modernité qui a pendant longtemps valorisé un certain nombre de principes tels que l’autonomie et la communication se heurte à d’intenses contradictions dans la mesure où l’extension du style de vie moderne au travers de la mondialisation a mis en mouvement des sommes considérables d’êtres humains dépossédés de ce qui avait été jusque-là leurs moyens de survie.

En outre, on s’aperçoit que la fragmentation de la vie sociale s’intensifie à mesure que la mondialisation « négative » se radicalise, en nous incitant à prendre la mesure du malaise qui affecte nos sociétés où, non seulement la signification de la citoyenneté tend à se vider de tout contenu, mais où les logiques de disqualification se multiplient : « Jadis, le fait d’être un producteur potentiel était suffisant pour remplir les conditions requises à l’admission dans la société des producteurs. Promettre d’être un consommateur diligent et prétendre au statut de consommateur ne suffit pas, cependant, pour être admis dans la compagnie des consommateurs. Cette société n’a pas de place pour les consommateurs défectueux, incomplets, inaccomplis ».

 

Retrouvez le reste de cette série

Ronald Dworkin : une philosophie politique pour notre temps, par Alain Policar
Machiavel, écrivain politique, par David Djaiz
Nancy Fraser, l'égalité sans conditions, par Réjane Sénac
Pierre Bourdieu, sociologue capital, par Frédéric Lebaron
Henri Bergson ou l'humanité créatrice, par Nadia Yala Kisukidi
Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide : partie 1, partie 2, par Pierre-Antoine Chardel

 

Photo : Zygmunt Bauman © MICHAL CIZEK/AFP