Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide (2/2)

Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide (2/2)

Pierre-Antoine Chardel nous invite à découvrir Zygmunt Bauman, l’un des sociologues les plus marquants du XXe siècle.

Instrumentalisation politique de la peur

Le degré de tolérance à l’égard de celles et ceux qui se montrent économiquement faillibles se réduit toujours un peu plus. La réduction d’un tel seuil de tolérance est d’autant plus scandaleuse que le système mondial fait preuve d’un grand laxisme vis-à-vis des comportements financiers transnationaux, en bref à l’égard de tout ce qui stimule le marché.

Conjointement à ces logiques de dérégulation, on voit se développer au niveau des opinions publiques une demande de normativité à mesure que les États semblent de plus en plus impuissants à intervenir sur l’ensemble des dérégulations économiques ou sur les crises politiques ou écologiques qui se multiplient à travers le monde et qui contribuent, directement ou indirectement, à instituer un principe de repli.

Comme l’écrit à ce propos Bauman, il existe une espèce « d’affinité élective » entre les immigrants (ou les vagabonds) – ces déchets humains de lointaines parties du globe déchargés dans « notre arrière-cour » – et la moins supportable de nos peurs. 

C’est un tel jeu de miroir, le plus souvent repoussant, qui motive les gouvernements à rechercher des sphères d’activités qui soient télégéniques pour affirmer leur souveraineté. Faire quelque chose (ou donner l'impression de faire quelque chose) contre la délinquance menaçant la sécurité des personnes, accélérer l’installation des caméras de surveillance dans les rues ou les couloirs du métro revient à pratiquer une politique immédiatement rentable.

Une instrumentalisation politique de la peur opère ainsi.  A ce titre, les motifs sécuritaires génèrent un engouement de premier plan. Les opinions publiques sont elles-mêmes en demande de cadres rassurants. Elles sont généralement favorables au développement de centres de détention pour les demandeurs d’asile qui soient géographiquement au plus loin, quitte à totalement fermer les yeux sur les conditions parfois désastreuses de détention.

L’ère du tout jetable

Plus généralement, Zygmunt Bauman nous a rendu attentifs au fait qu’à mesure que l’insécurité sociale s’accroît, avec tout l’état de psychose collective qu’elle entraîne, les individus sont enclins à recevoir des politiques des réponses simples – voire simplistes – qui confortent leurs certitudes.

L’épanouissement de politiques sécuritaires devient un moyen pour les États d’affirmer une souveraineté très affaiblie. On assiste de la sorte à la mise en place d’un appareil de contrôle sociopolitique qui menace de plus en plus les libertés individuelles sous le couvert d’exigences de protection et de sécurité. Ces mesures sont aussi décidées pour masquer les réalités d’exclusion qui se propagent à l’abri des regards.

Les nouveaux visages de la violence, à travers ces multiples logiques de disqualification, ne sont pas non plus déliés de toute une économie des affects qui organise notre monde actuel. Or l’ère du tout jetable nous prépare à accepter l’inacceptable. Dans la frénésie informationnelle qui constitue un symptôme de la société de consommation, l’attention soutenue au destin des autres est une expérience négligeable.

Ainsi, détournant le regard, nous passons d’une chaîne de télévision à une autre, nous zappons, comme nous évitons « les mauvais quartiers, les rues sordides, les ghettos urbains, les camps de demandeurs d’asile et autres zones "où l’on ne va pas". Nous les évitons soigneusement (ou sommes conduits dans une autre direction) lors de nos escapades touristiques obligées ». La façon dont se généralisent la désocialisation et la disqualification dans des sociétés dites « développées » en dit long sur l’incapacité d’intégrer des modes d’existence qui ne répondent pas aux critères de la société de consommation.

 

Radicalisation de la mise à l’écart des individus

 

Ce qui prévaut dans la « fluidité moderne » est une radicalisation de la mise à l’écart de tout individu susceptible de ne plus entrer dans les cadres imposés par le marché. La production « d’humains gaspillés » (c’est-à-dire cette fraction « excédentaire », « superflue » de la population que la transformation du mode de vie ne permet plus de prendre en charge), est un élément indissociable de la modernité ou, pour dire les choses autrement, « de cette condition sociale qui se caractérise par une modernisation perpétuelle, compulsive, obsessionnelle et addictive ».

Cette modernisation ne se produit pas sans exclusion. Il y a ainsi une continuité entre les politiques de mise au rebut et les politiques sécuritaires visant à éviter le « retour des refoulés ». Une préférence pour la sécurité trouve de la sorte un écho tout à fait favorable dans l'organisation de la société. Il s'effectue à ce niveau un transfert d'angoisse qui induit une acceptabilité sociale de technologies qui visent à surveiller et à contrôler les espaces, qu’ils soient publics ou privés.

L’ère de la déterritorialisation mondialisée et de l’ouverture de sphères virtuelles devient inséparable d’une délimitation de plus en plus stricte des territoires. Ce type de dynamique n’est pourtant pas sans risque pour l’équilibre social. Lorsque les individus se séparent les uns des autres, en s’habituant à un régime de suspicion, l’expérience intersubjective se trouve incontestablement appauvrie.

Vis-à-vis de cela, une exigence critique d’envergure devrait supposer pour Zygmunt Bauman une capacité d’imaginer autrement le devenir de la société qui est aujourd’hui dépourvue « d’alternative convaincante et viable ». Les intellectuels et les chercheurs devraient en premier lieu se donner pour mission de faire émerger une pluralité de sens en contribuant par là-même au déchiffrement des « grands récits » qui continuent implicitement de dominer le temps présent.

L’avenir de nos sociétés semble pour ces raisons se situer dans l’horizon d’une herméneutique sociologique étendue aux divers problèmes écologiques que nous rencontrons aujourd’hui (sur le plan social, politique, communicationnel et informationnel). Il s’agit ainsi de « congédier les prétentions du processus de marchandisation à fournir aux personnes des moyens adaptés à leurs fins ; et ce faisant, d’exposer les limites de la raison instrumentale et ainsi de restaurer l’autonomie de la communication humaine et de la création de sens guidées par la raison pratique ».

 

Pierre-Antoine Chardel est docteur en philosophie et sciences sociales, professeur à Télécom Ecole de Management et directeur adjoint du Laboratoire Sens et Compréhension du Monde Contemporain (LASCO) et à l'université Paris Descartes / Institut Mines-Télécom. Auteur de Zygmunt Bauman, les illusions perdues de la modernité (CNRS editions, 2013).

 

Retrouvez le reste de cette série

Ronald Dworkin : une philosophie politique pour notre temps, par Alain Policar
Machiavel, écrivain politique, par David Djaiz
Nancy Fraser, l'égalité sans conditions, par Réjane Sénac
Pierre Bourdieu, sociologue capital, par Frédéric Lebaron
Henri Bergson ou l'humanité créatrice, par Nadia Yala Kisukidi
Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide : partie 1, partie 2, par Pierre-Antoine Chardel

 

Photo : Zygmunt Bauman © MICHAL CIZEK/AFP

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