L'une danse, l'autre pas

L'une danse, l'autre pas

Elles ont la même couleur de peau mais ne viennent pas du même monde. Une traversée des années 1980-2000 par la brillante romancière britannique.

Dans son premier roman, le lumineux Sourire de loup, Zadie Smith racontait une banlieue londonienne métissée et heureuse : immigrés pakistanais, indiens, jamaïcains et Britanniques pur jus y cohabitaient plutôt joyeusement tout en se débattant chacun avec leurs contradictions identitaires. En étudiant celles-ci de façon très concrète, en montrant par exemple le questionnement d'un tenancier de pub pakistanais confronté au problème du bacon, la jeune romancière britannique d'origine jamaïcaine ramenait, à l'échelle de l'individu, des interrogations que les discours plus généraux transforment en abstractions. Puis, avec la même méthode - creuser ses personnages jusqu'à laisser paraître le monde à travers eux -, elle a produit des romans plus sombres (Ceux du Nord-Ouest) qui témoignent des changements de la société britannique et de la dégradation de ses banlieues. Swing Time balance entre ces deux tonalités.

DEUX PETITES FILLES QUI RÊVENT ET QUI RIENT

Le roman commence dans les années 1980, dans les cités de Londres, quand deux petites filles se reconnaissent : elles ont exactement la même couleur de peau. Et toutes deux ont la passion de la danse et des prouesses de Fred Astaire. Mais elles ne viennent pas du même monde. Tracey, la plus douée mais aussi la plus instable, a une mère blanche et un père noir délinquant. Quant à la narratrice, elle bénéficie d'une mère militante ambitieuse (dont le roman relatera l'ascension politique) et d'un père blanc, largué mais bienveillant. Le roman raconte leur enfance, leur amitié, puis bondit sans prévenir dans les années 1990 : la narratrice est devenue l'assistante d'Aimee, une vedette de la chanson portée sur la philanthropie minute. Le genre de personne « capable de bâtir une école pour filles en quelques mois juste parce qu'elle l'avait décidé ». Et aussi, sous la plume de Zadie Smith, un personnage prodigieux, très loin de la caricature people que l'on pourrait en faire. Aimee croit au destin (qui l'a favorisée). Croit aussi pouvoir tout résoudre avec son argent et son optimisme (et, en effet, résout bien des choses). Exige de ses employés qu'ils se dévouent entièrement à elle (mais exige autant d'elle-même). Pendant ce temps, Tracey est devenue danseuse. Mais pas celle dont elle rêvait dans sa jeunesse... Rien n'est monochrome dans le monde de Zadie Smith : qu'elle nous emmène en Afrique ou nous installe en Angleterre, ce qu'elle donne à voir échappe toujours aux évidences. En Afrique, la narratrice rencontre une jeune institutrice drôle, libre, pleine de vie : celle-ci se mariera avec un musulman rigoriste bas du front.Quant au destin de Tracey, impossible de l'évoquer sans gâcher le grand plaisir de lecture que procure ce roman. L'écriture y déborde de vitalité, la narration danse entre les époques, les thèmes, les continents, et aborde cent questions mine de rien - célébrité, militantisme, métissage, éducation, adoption, asymétrie amoureuse, sexualités hétéro ou homo... Mais, ce que l'on en retient, ce sont d'abord les visages. Ceux de deux petites filles qui rêvent et rient en attendant de faire leurs premiers pas sur la piste du monde, selon la mélodie que leur jouera l'époque.

SWING TIME, Zadie Smith, traduit de l'anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, éd. Gallimard, 480 p., 23,50 E.

Photo : Zadie Smith © Dominique Nabokov/Ed. Gallimard

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