William Vogt, l’écolo qui avait prédit la fin de notre monde

William Vogt, l’écolo qui avait prédit la fin de notre monde

Disparu il y a cinquante ans et souvent critiqué pour avoir prôné le contrôle des naissances, cet écologiste américain est aujourd’hui relu à la lumière du défi environnemental mondial et vient de faire l’objet d’une stimulante biographie.
Par Jean-Marie Pottier.

William Vogt n’a survécu que peu de temps à l’assassinat de Robert Kennedy. Quelques mois avant de se donner la mort à 66 ans dans son appartement new-yorkais, le 11 juillet 1968, cet écologiste américain tempêtait dans les médias contre le favori pour l’investiture démocrate : comment pouvait-on songer à confier le destin de la première puissance mondiale à un homme qui, avec son épouse Ethel, avait élevé pas moins de onze enfants ? « La dernière chose dont ce pays a besoin, c’est de plus d’habitants. Et l’avant-dernière, selon moi, c’est d’un président qui fixe un si mauvais exemple. »

Vogt était fidèle à l’obsession de la surpopulation qui marquait son livre le plus connu, Road to Survival. Paru en 1948 et traduit dans une dizaine de langues (y compris en français, deux ans plus tard, sous le titre La Faim du monde), l’ouvrage s’est vendu à plusieurs dizaines de millions d’exemplaires. Et pourtant, son auteur est mort persuadé que ses efforts avaient été vains, juste avant qu’un de ses « disciples », Paul R. Ehrlich, ne publie un autre best-seller, The Population Bomb, dont la couverture s’ornait de cette accroche choc : « Le temps que vous lisiez ces mots, quatre personnes, pour la plupart des enfants, seront mortes de faim. » Et quatre ans avant qu’un groupe de réflexion international baptisé « club de Rome » ne publie son célèbre rapport Halte à la croissance ?, qui affirmait que seul un coup de frein à la hausse de la production et de la population pouvait sauver l’humanité du désastre.

« Le premier livre attention-on-va-tous-mourir »

Road to Survival fait aujourd’hui figure de « premier livre attention-on-va-tous-mourir de l’époque contemporaine ». Le constat est signé du journaliste américain Charles C. Mann, qui vient de publier The Wizard and the Prophet, une remarquable biographie croisée de Vogt et de sa némésis intellectuelle, l’agronome américain Norman Borlaug (1914-2009), prix Nobel de la paix 1970 pour avoir contribué à l’essor de la « Révolution verte » qui sortit des centaines de millions de personnes de la malnutrition. Borlaug était un « magicien », qui croyait en la capacité du progrès à repousser les limites environnementales ; Vogt, un « prophète », en l’occurrence de malheur, selon qui la Terre avait une « capacité de charge » que nous ne pourrions pas dépasser. Le premier est aujourd’hui bien plus connu que le second. « J’étais inquiet en écrivant : qui veut lire un livre sur un type oublié ?, s’amuse aujourd’hui Charles C. Mann. Vogt a été celui qui a développé l’idée simple selon laquelle la Terre a des limites que nous transgressons à nos dépens et que nous devons comprendre. » Le premier d’une lignée de « prophètes » où l’auteur range, pêle-mêle, le biologiste Barry Commoner et son L’Encerclement, Rachel Carson et son Printemps silencieux, sur les ravages des pesticides sur la biodiversité, ou encore les films et ouvrages écolos d’Al Gore.

Les diatribes de Vogt sur la surpopulation sont sans doute la partie de son œuvre qui a le plus mal vieilli. L’auteur incarne un « moment malthusien » de l’écologie, selon l’expression de l’universitaire américain Thomas Robertson : celui où des penseurs se sont convaincus que la population humaine dépasserait ses moyens de subsistance et finirait par s’ajuster à la baisse, volontairement ou dramatiquement. « Il y a peu d’espoir que l’humanité échappe à l’horreur de longues famines dans les années à venir. Pour le monde, c’est non seulement désirable mais indispensable », écrivait ainsi Vogt, pour qui il était « évident » que la planète, qui comptait un peu moins de 2,4 milliards d’habitants en 1948, ne pourrait en faire subsister 3 milliards un demi-siècle plus tard – elle en compte aujourd’hui 7,6 pour un taux de malnutrition de 11 %, moitié moins qu’il y a un quart de siècle.

Litanie de plaies environnementales

Aux « quatre libertés » fondamentales définies un jour par Franklin D. Roosevelt dans un discours célèbre, Vogt en ajoutait une cinquième, celle d’être libre « d’un nombre excessif d’enfants ». Cela passait, pour celui dont le livre fut mis à l’index par l’Église catholique et qui s’impliqua ensuite dans le Planning familial, par un accès libre et peu onéreux à la contraception. Mais certaines propositions plus ambiguës – il suggérait d’offrir des incitations financières aux populations qui opteraient pour la stérilisation – ont terni son œuvre, entachée par les horreurs commises après sa mort au nom du contrôle des populations (stérilisations forcées en Inde, politique de l’enfant unique en Chine…). « La question de la population s’est avérée une impasse et n’est pas au cœur des débats du mouvement environnemental actuellement, tranche Charles C. Mann. La première raison à cela, c’est que les environnementalistes ont compris que le lien entre population et environnement était plus compliqué et indirect qu’ils ne le croyaient, et que la question de la consommation était plus importante. La seconde, c’est que les politiques de réduction du nombre d’habitants ont eu des effets affreux. »

Le titre initial de Road to Survival était No Loaves, No Fishes (« Plus de pains, plus de poissons »). Le lire aujourd’hui, c’est être confronté à une litanie de plaies environnementales dont beaucoup restent à vif : déforestation, érosion des sols, assèchement des nappes phréatiques, lent évanouissement de certaines espèces animales… Le sort des oiseaux, qui fait la une de l’actualité ces derniers mois avec l’évocation par des institutions françaises d’une « disparition massive […] proche de la catastrophe écologique », était un sujet particulièrement cher à Vogt. En 1939, ce passionné d’ornithologie qui n’a pour tout bagage universitaire qu’un diplôme de… lettres est chargé par le Pérou d’enquêter sur les causes de la diminution de la population d’oiseaux marins sur ses côtes, qui affecte sa production du guano, utilisé comme un puissant engrais. Sur place, il constate que des phénomènes climatiques diminuent la présence de planctons dans l’eau. Donc celle d’anchois. Donc l’alimentation et la survie des oiseaux. Donc la production de guano… Et rend à ses employeurs ces conclusions qui annoncent déjà Road to Survival : ils ne pourront pas augmenter leur production et devront faire avec ce qu’ils ont, veiller à maintenir l’équilibre existant.

Un précurseur de l’« âge écologique » 

Le livre déborde de constats locaux de ce genre, mais pense global. Un reflet de cet « âge écologique » dans lequel la planète toute entière est entrée, selon l’historien Donald Worster, le 16 juillet 1945, jour du premier test de la bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique. Confrontés au spectre de leur destruction totale, les Terriens se pensent différemment. « Dans l’histoire de la pensée environnementale, l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale a été très important, confirme Sverker Sörlin, professeur d’histoire environnementale au Royal Institute of Technology de Stockholm et coauteur d’un The Environment. A History of the Idea à paraître à l’automne. Le concept d’environnement était utilisé depuis l’Antiquité mais sa signification a changé, et Vogt a été un des pères fondateurs de ce virage. Auparavant, des géographes, par exemple, étaient enclins à souligner la façon dont l’environnement imposait son empreinte sur les hommes ou limitait leurs possibilités. Le concept s’est ensuite déployé dans l’autre sens : ce sont les humains qui ont eu un impact sur l’environnement. » Vogt est, déjà, un penseur de l’Anthropocène, cet âge où la Terre n’est plus un simple décor figé dans lequel les hommes se donnent la réplique. Dans leur récent L’Évènement anthropocène, les historiens Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz notent que Road to Survival et Our Plundered Planet (La Planète au pillage), publié la même année 1948 par le naturaliste Fairfield Osborn, « s’organisent respectivement autour des catégories englobantes que sont “la planète” et “la Terre” et lancent une alerte sur l’avenir de l’environnement mondial et ses profondes répercussions humaines. Ces auteurs pensent déjà l’humanité comme “une force géologique” ».

Une humanité dont, souligne Sverker Sörlin, « aucun point ne peut être déconnecté des autres ». Road to Survival s’ouvre d’ailleurs sur une galerie de portraits fictionnels piochés dans le monde entier : un capitaine de marine australien affrontant une tempête de poussière, une mère de famille mexicaine victime d’une pénurie d’eau, le député d’une région minière britannique confronté à la concurrence mondiale… Comme pour nous annoncer que, même si « magiciens » et « prophètes » divergent aujourd’hui sur ses réserves et sa vitesse, nous sommes bien tous embarqués sur la même arche.

 

The Wizard and the Prophet. Two remarkable scientists and their dueling visions to shape tomorrow's world, Charles C. Mann, Penguin Random House, 640 p.

 

Jean-Marie Pottier est journaliste, ancien rédacteur en chef de Slate. Auteur de « Smile, la symphonie inachevée des Beach Boys » (Ed. Le mot et le reste).

 

Photo : William Vogt © DR