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Loin de Wall Street et de Davos, une autre mondialisation existe

Written by Armelle Choplin et Olivier Pliez | Mar 16, 2018 4:16:30 PM

Facebook, Amazon, Google, Apple… Wall Street, Davos, Îles Caïmans… Autant de noms qui rappellent combien le monde est globalisé. Des firmes multinationales se sont déployées sur l’ensemble de la planète tandis que les hauts lieux politico-financiers et les paradis fiscaux sont désormais connus de tous. À côté de cette mondialisation des grands flux, grands groupes et grands hommes, dominée par le monde occidental, se joue une autre mondialisation, moins connue, voire ignorée. Celle des petites gens, des pauvres, opprimés, qui la subissent mais en même temps, ce qui n’est qu’un paradoxe apparent, la réclament. C’est cette « mondialisation des pauvres », qui se joue loin des places financières et des grands hôtels de luxe, que nous avons voulu analyser et faire connaître.

Au Maghreb, en Afrique, en Chine et en Europe : des « nouvelles frontières du capital »

À l’heure du Forum Social Mondial 2018 qui se tient à Salvador de Bahia, au Brésil, nous souhaitons rappeler que la mondialisation est belle et bien productrice d’inégalités. Mais, si les pauvres sont victimes, ils sont également acteurs. Loin d’être tenus à l’écart de cette mondialisation, ils représentent une masse gigantesque de consommateurs de par leur nombre sur la planète ; quelques-uns sont aussi des entrepreneurs qui inventent des pratiques commerciales à longue distance. Cette population majoritaire, à faibles revenus, fait l’expérience de la mondialisation dans les espaces en marge des grands centres d’accumulation du capital. Pourtant, ces espaces discrets ne restent pas en dehors des visées d’exploitation, d’extension et d’accumulation des grands intérêts économiques. Bien au contraire, ils se positionnent aujourd’hui comme des « nouvelles frontières du capital », pour reprendre l’idée du géographe et anthropologue marxiste David Harvey, et les pauvres, comme des nouveaux consommateurs à conquérir.

En nous rendant au Maghreb, en Afrique, en Chine, en Europe, nous avons voulu mettre la lumière sur cette autre mondialisation et ce qu’elle induit lorsqu’elle touche, sollicite ou engage les groupes définis, parfois trop rapidement, comme pauvres. Cette démarche implique de détacher notre regard de l’Occident ou des espaces riches et hyperconnectés du  « Sud ». Ce décentrement s’impose depuis l’ascension des BRICSA (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), ces grandes puissances émergentes dont le poids économique mais aussi géopolitique n’a cessé de croître durant les années 2000 et même après la crise financière de 2008.

Dépasser une vision binaire du monde

La tenue du Forum Social Mondial au Brésil cette semaine rappelle l’importance de ce décentrement dans ce pays où certains parlent de mondialisations non hégémoniques, percevant des horizons politiques par-delà les pratiques économiques. Il s’agit alors d’aller au-delà d’une vision binaire du monde, qui verrait des pays riches face à des pays pauvres, ou des « Nord » face à des « Sud », tant les frontières sont poreuses entre ces catégories. Il n’est qu’à en juger par les tentes des SDF qui font désormais partie du paysage urbain parisien, ou par les Porsche qui vrombissent quotidiennement dans les rues de Lagos au Nigéria ou des grandes villes-marchés chinoises. Notre démarche implique donc une désoccidentalisation de notre pensée et, ainsi, un déplacement du regard vers des espaces considérés comme marginaux, là où les acteurs sociaux négocient localement leur inscription dans un horizon globalisé.

En tant que géographes, nous avons fait le choix de suivre des biens de consommation courante et des routes pour comprendre comment la mondialisation met en relation et transforme des lieux ignorés. L’espace méditerranéen est depuis toujours un grand nœud commercial mais qui s’articule désormais de manière discrète, sur d’autres ailleurs de plus en plus lointains. Le Caire, mais aussi des bourgades algériennes, sont aujourd’hui directement connectées à Yiwu en Chine, la plus grande ville-supermarché du monde. Des commerçants maghrébins s’y rendent régulièrement pour acheter et ainsi approvisionner en produits manufacturés les marchés Nord-Africains.

Cette autre mondialisation ne débouche pas sur un monde moins inégalitaire

Nous invitons également à considérer autrement l’Afrique de l’Ouest. La pauvreté, en ville comme dans le monde rural, est une réalité évidente. Mais, cette Afrique, trop longtemps perçue comme périphérique et « en retard » dans l’intégration à la modernité du monde global, est aujourd’hui pleinement connectée, ne serait-ce qu’à travers sa jeunesse urbaine avide de consommer et de participer à ces échanges. La circulation intense du ciment, des fripes venues d’Europe ou encore des mèches de cheveux le long du corridor urbain qui va de Accra (Ghana) à Lagos (Nigeria) rappelle que ce sont près de 30 millions de personnes qui sont profondément intégrées et porteurs de cette mondialisation. Les figures de cette autre mondialisation rencontrées lors de nos cheminements sur ces routes et entre ces lieux sont multiples : de jeunes Algériens ou égyptiens partis acheter des jeans directement à Dubaï puis à Yiwu en Chine, une vendeuse de pagnes de Cotonou en permanence connectée sur Whatsapp pour recevoir les photos des derniers modèles sortis des usines chinoises, un entrepreneur béninois qui a réussi en ouvrant des usines de mèches de cheveux synthétiques au Nigeria, ou encore M. Dangote, première fortune africaine grâce au ciment qui fait trembler les géants européens du secteur…

Il est désormais impossible d’ignorer ces millions d’individus pauvres ou des classes moyennes émergeantes qui, dans les confins les plus inattendus, participent à la mondialisation et ont envie, à leur tour, de profiter de celle-ci. Pourtant, leur inclusion dans ce marché est souvent source de désillusion car rares sont ceux qui parviennent à s’enrichir. Cette autre mondialisation ne débouche pas sur un monde moins inégalitaire. Il est à souhaiter que les débats du Forum altermondialliste de cette semaine insistent sur l’importance de lutter contre ces inégalités induites et accentuées par ces échanges et voir comment cette mondialisation des pauvres pourrait davantage profiter au plus grand nombre, à Salvador de Bahia, Abidjan et au Caire… et non plus seulement aux élus de Wall Street et Davos.

 

Photo : Occupy Wall Street © EMMANUEL DUNAND/AFP