V.S. Naipaul, le révolté

V.S. Naipaul, le révolté

On oublie parfois que Vidiadhar Surajprasad Naipaul est indien par la mémoire héritée, par la famille, plus que par la géographie. Il est né en 1932 à Trinité-et-Tobago, une Inde miniature et exilée sur une île des Caraïbes. Il grandit parmi des paysans miséreux dont paradoxalement le sentiment d'appartenance communautaire allait grandissant alors que leur nombre était en minorité toujours plus étroite. Le Prix Nobel de littérature 2001, retraité malgré lui dans son cottage du Wiltshire, est le descendant d'émigrants indiens recrutés à partir des années 1860, réunis dans des entrepôts à Calcutta, envoyés tels des esclaves consentants vers les différentes parties de l'Empire britannique. Ses grands-parents s'installèrent à Trinidad aux alentours de 1880. Lui, fils d'un journaliste mélancolique et écrivain raté, émigre à 20 ans en Angleterre, la peau foncée mais l'âme grise, ambitieuse, douchée par le fog londonien.

Le rapport de Naipaul à l'Inde n'est jamais neutre. Il n'analyse pas. Il ne conférence pas. Il houspille, il admire, il révoque, il abat. Le tout avec une constance qui ne se dément pas. Dans L'Inde, Un million de révoltés 1990, récit de voyage qui enregistre toutes les pulsations du continent, Naipaul avertit le lecteur à sa manière : « L'Inde d'où mes ancêtres avaient émigré pour améliorer leur condition devint dans mon imagination un endroit épouvantable... Cette Inde, ou plutôt cette angoisse concernant l'endroit d'où nous venions, était comme une névrose. »

Bien sûr : une névrose, on n'en guérit pas. Sir Vidia perd son calme quand il s'agit d'évoquer ses frères lointains, alors qu'il observe avec une souveraineté détachée les hommes en Angleterre, en Afrique, ou en terres d'Islam. À la lecture de Between Father and Son : Family Letters 1, on s'étonne que sa première lettre de boursier à Oxford, - datée de 1949, il a alors 17 ans - vise cruellement une Inde où il n'ira pour la première fois qu'en 1962 ! « Garde tes yeux grands ouverts et dis-moi si Beverly Nichols auteur de Verdict on India a raison. Il est allé en Inde en 1945 et tout ce qu'il a vu, c'est un pays ruiné, plein d'une pompeuse médiocrité, et sans futur », écrit-il gaiement à sa soeur Kamla, qui fait alors ses études à l'université de Bénarès. En 1962, il est submergé par l'émotion chaotique et le vacarme. En 1967, l'Inde lui apparaît fragmentée, dépendante, provinciale. Dans un discours prononcé à New Delhi en février 2005 et intitulé Living with imperfection : India without Mind , ce pessimiste enfonce le clou : « Sans la juste appréhension de ce que nous sommes, dans le temps et l'histoire, l'Inde ne peut pas se comprendre elle-même. » Alors, fils prodigue ou fils ingrat ? Traître ou exigeant ? « Keep the centre » , disait avec tendresse le père au fils Vido. Tiens ton cap. Au-dessus des autres

1 Between Father and Son : Family Letters, Vintage Books, 1999. Non disponible en français.

 

Photo : © PIERRE-PHILIPPE MARCOU/AFP