Voile de l'Unef : Monsieur Bouvet, c’est le prêche, et non l’habit, qui fait le moine

Voile de l'Unef : Monsieur Bouvet, c’est le prêche, et non l’habit, qui fait le moine

Sur Facebook, le politologue a publié samedi une photo de la présidente du syndicat étudiant de Paris-IV accompagné d'un commentaire ironique sur la « convergence des luttes ». Pour la professeur de philosophie Marylin Maeso, le polémiste confond procès d'intention fait à la militante et critique du voile ou des religions en général.

Qu’est-ce qu’être républicain ? J’aime à croire que ce mot désigne notamment, en France, la chance pour chacun d’être traité en citoyen autonome et responsable, d’être jugé pour ce qu’on dit, ce qu’on fait, et non pour ce qu’on dit ou fait de nous. Ce qui me parle par-dessus tout, dans l’idée que notre république se fait d’elle-même, c’est que la possibilité d’être qui je veux sans qu’on m’assigne ou qu’on me persécute pour mes opinions, mes croyances réelles ou supposées, mes origines, mon sexe ou mon orientation sexuelle constitue un droit fondamental et inaliénable.

Si l’universalisme républicain a un sens, il est là : dans ce refus d’un communautarisme qui enferme les individus dans une appartenance faisant d’eux les représentants interchangeables d’un groupe qui s’exprime et agit à travers eux. Fragile est la beauté de cette vision du monde, dont la force est aussi le talon d’Achille : pour prix de sa cohérence, il lui faut tolérer toutes les idées et tous les comportements conformes à ce que la loi autorise, y compris ceux qui vont à l’encontre des idéaux qui la fondent et la fédèrent. Cette nécessaire contradiction est du pain bénit pour ses ennemis. Les dogmatiques et les fanatiques qui voudraient faire de leurs certitudes la norme et constituer ceux qui ne s’y conforment pas en anomalies et en menaces pour la société instrumentalisent à souhait cette liberté qu’ils veulent museler.

Laurent Bouvet, Marc Aurèle et Twitter

À l’heure où, dans notre pays comme dans tant d’autres, la différence constitue encore et toujours, aux yeux des racistes, des misogynes, des homophobes et des transphobes, une raison suffisante pour discriminer ou agresser celui dont l’altérité dérange, cet idéal universaliste doit être défendu obstinément. Mais parce qu’il est aussi le nom d’une exigence qui l’engage jusque dans les combats qu’il mène, sa fidélité à lui-même lui interdit de recourir à des méthodes qui trahirait les valeurs qu’il entend préserver.

Comment combattre, alors, les fossoyeurs de la liberté ? La réponse tient en une maxime de Marc Aurèle que Laurent Bouvet reprend dans la présentation de sa page Twitter : « Une excellente manière de te défendre d’eux, c’est d’éviter de leur ressembler ». Camus donne un nom à ce garde-fou stratégique dans ses Lettres à un ami allemand : « Nous luttons pour des nuances, mais des nuances qui ont l'importance de l'homme même ». Et dans la polémique qui a opposé le cofondateur du Printemps Républicain à l'UNEF, c'est cette indispensable nuance qui, à mon sens, a été occultée. Derrière les accusations mutuelles et l'échange de mauvais procédés, un débat crucial se joue, que les attaques personnelles ont court-circuité. Et parce qu’il nous concerne tous, j’aimerais, après avoir exprimé toute ma compassion à l’étudiante dont le numéro de téléphone a été livré en pâture en ligne par des énergumènes déguisés en justiciers et dont je n’ose imaginer, connaissant le sort tout particulièrement réservé aux femmes sur les réseaux sociaux, ce qu’elle subit actuellement, mettre de côté la colère, les appels au harcèlement comme au licenciement et congédier les tripes pour me concentrer sur quelques évidences essentielles dont un esprit républicain ne peut pas plus se passer qu'un navigateur de boussole.

Accusation publique d’islamisme portée a priori

En réponse aux accusations auxquelles ont donné lieu ses propos concernant la présidente de l’UNEF Maryam Pougetoux, Laurent Bouvet a tenu à justifier sa démarche dans un entretien publié par Le Figaro. Il y explique que sa remarque ironique traduisait un étonnement inquiet devant ce qui lui est apparu comme un paradoxe, à savoir le fait qu’un syndicat historiquement très engagé pour des causes progressistes choisisse pour le représenter une personne affichant ostensiblement une croyance religieuse stricte. Aux yeux du politologue, « on ne peut prétendre défendre la contraception, l'IVG, le mariage pour tous, la PMA… et avoir pour représentante et porte-parole à la Sorbonne une militante qui affiche une expression de l'Islam qui dit exactement le contraire, avec virulence ».

Le problème n’est pas de soupçonner un syndicat de se laisser manipuler par des intégristes dont les idées contredisent ses engagements : dès lors que ce soupçon s’appuie sur des éléments tangibles et débouche sur une enquête –que Laurent Bouvet appelle de ses vœux – il est parfaitement légitime. Tout comme rien n’interdit de critiquer la symbolique du voile islamique qui, comme tous les habits religieux spécifiquement conçus à destination des femmes, n’est pas un vêtement sémiologiquement neutre et traduit une image normative de la femme à laquelle d’autres significations individuelles peuvent se surajouter sans pour autant l’effacer. Le problème, c’est d’utiliser le visage de Maryam Pougetoux comme un support générique pour émettre ces soupçons et ces critiques. De la réduire à son voile en prétendant déduire ce qu’elle pense de ce qu’elle porte. De s’en prendre non pas simplement à l’UNEF, mais bien à une personne qu’on ne connaît pas pour lui prêter, dans un tweet qui la désigne directement et dont la formulation laisse peu de doutes sur sa nature rhétorique, des opinions et des non-engagements sans l’avoir interrogée à ce sujet au préalable : « Votre grande "militante syndicale" dit quoi sur les engagements féministes historiques de l’@unef : contraception, IVG, mariage pour tous, PMA… ? ». C’est d’aller jusqu’à s’avancer ironiquement sur le rapport qu’elle entretient à son propre corps et à la sexualité en retweetant ceci : « Je me demande comment ça se passe le vivre-ensemble entre l’UNEF Paris-IV que cette jeune femme préside et l’UNEF Sciences-Po qui organise des ateliers clitoris en pâte à sel ». C’est de diffuser, enfin, un propos essentialiste décrétant que toutes les musulmanes voilées sont des islamistes : « Elle est islamiste les musulmanes n’affichent pas leur religion sur leur tête ». Le problème, en somme, c’est l’oubli de la nuance qui sépare la critique des religions de l’accusation publique d’islamisme portée a priori contre une femme dont on ignore pour l’heure les convictions comme les actions.

Pratiques discriminatoires et haineuses

Qu’il faille lutter contre ceux qui, au nom de leurs croyances, voudraient dicter aux femmes comment se comporter et confiner les homosexuels au rang de citoyens de seconde zone est pour moi une certitude. Ayant été scolarisée dans une école catholique, j’ai pu constater aux premières loges le pouvoir de nuisance des religions quand mon corps de petite fille a été sexualisé et qu’on m’a intimé l’ordre de rester pudique pour ne pas attirer le regard des garçons. Et à force d’être régulièrement confrontée à des Tartuffes qui brandissent comme un joker l’accusation d’islamophobie quand je dénonce la culture du viol chez les soutiens de Tariq Ramadan ou l’homophobie d’un imam invité à la rencontre annuelle des musulmans de France ou quand j’affiche mon soutien aux Iraniennes qui luttent contre le port du voile obligatoire dans leur pays, je connais sur le bout des doigts leurs stratégies insidieuses d’intimidation et d’instrumentalisation de la liberté d’expression visant à légitimer ou à banaliser des idées et pratiques discriminatoires et haineuses au nom du respect de la « différence culturelle », comme si l’ignorance qui opprime et qui tue était respectable.

Mais je sais aussi qu’imiter leurs tactiques, c’est leur donner des armes, et que la nuance qui sépare la justice du procès d’intention essentialiste dont ils sont friands passe par le refus de prendre un préjugé pour une preuve et de faire parler un voile plutôt que celle qui le revêt quand on lui attribue des positions politiques.

J’ai connu des étudiantes voilées. Je me souviens de l’une d’entre elles, qui portait le hijab al-amira, comme Maryam Pougetoux. Elle lisait Nietzsche, en parlait très bien, et elle n’était pas la dernière à exprimer ses désaccords avec un autre de mes étudiants, dont je n’ai su qu’il était catholique intégriste et partageait les idées de La Manif pour tous que le jour où il m’a rendu un catéchisme en guise de dissertation et où ses activités militantes ont été portées à mon attention. C’est elle, à première vue, qu’on aurait soupçonnée, et non ce bigot qui niait pourtant aux femmes et aux homosexuels les droits qu’elle leur reconnaissait, mais seul celui qui se fie au dialogue et à l’enquête plus qu’aux apparences aurait pu s’en apercevoir.

C’est le prêche, et non l’habit, qui fait le moine, comme l’a rappelé à juste titre Raphaël Enthoven dans la chronique qu’il a consacrée à cette affaire sur Europe 1. Et la meilleure manière de mener un combat universaliste qui revendique l’héritage des Lumières est d’opposer le bénéfice du doute à l’impulsivité des certitudes.

 

À lire : Marylin MaesoLes Conspirateurs du silence, éd. L'Observatoire, 200 pages, 16 €

 

Photo : © DR/Facebook