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« Derrière le voile, la féminité est construite comme universellement désirable »

Written by Bruno Nassim Aboudrar | Feb 19, 2018 5:53:23 PM

À Téhéran, de courageuses femmes bravent les pouvoirs publics en ôtant leur voile dans des manifestations. La photo de l’une d’elles, tête nue, le hijab blanc tenu au bout d’un bâton, a fait le tour des réseaux sociaux. Actuellement, le mouvement prend de l’ampleur. Des hommes – parmi eux, sans doute, certains de ceux qui s’étaient photographiés en tchador – le soutiennent.

Le voile est lié la construction culturelle d’une libido masculine agressive

Tariq Ramadan fait partie des prédicateurs qui ont beaucoup œuvré pour persuader les musulmanes qu’il leur incombait de se voiler ; il est aujourd’hui accusé de viol par plusieurs femmes, et mis en examen. Présomption d’innocence : je ne sais pas s’il a commis les crimes dont on l’inculpe, mais il est en soi remarquable que de pieuses fidèles en viennent à porter ces accusations – d’ordre sexuel – contre un dévot. Plus généralement, après avoir causé dans la puritaine Amérique la déflagration que l’on sait, et dévasté l’Europe plus tiède en matière de religion, la vague de témoignages de femmes contre les harcèlements libidineux masculins semble gagner, lentement mais sûrement, les mondes musulmans.

Voiles (ou dévoilements) et viols (avérés, présumés ou simplement encourus) : la corrélation entre ces deux séries d’événements paraît largement occultée. Cela tient à ce que nous sommes habitués à considérer le voile comme un symbole : de piété affirment celles qui le portent, de soumission – à la phallocratie, à la théocratie ou au mélange des deux –disent ses détracteurs ; et la maltraitance envers les femmes comme un délit. Nous les affectons donc respectivement à des ordres qui ne sont pas comparables, rendant indécelable leur relation.

Or, si le voile chrétien – celui qu’exige saint Paul (Corinthien 11. 2-16) et que revêtaient, il y a peu, les moniales, les communiantes, les mariées, etc. –est explicitement un symbole de soumission à la double autorité divine et masculine, le voile musulman n’est pas d’emblée symbolique. Il est avant tout un instrument, un outil, qui a connu plusieurs usages, toujours en lien avec la construction culturelle d’une libido masculine agressive dont les femmes seraient les victimes plus ou moins consentantes.

Le voile musulman a d’abord été institué comme un moyen de protection

À partir du moment – difficile à dater mais qui correspond à la fin de notre Moyen Âge et, pour les cultures musulmanes, au début d’un long sommeil dogmatique –, où les femmes sont soumises à la réclusion, au harem, le voile, couvrant et opaque, assume une fonction coercitive de prison mobile. En le portant, les femmes, soustraites à la vue, perçoivent elles-mêmes fort mal le monde extérieur : vouées à l’intérieur, elles le transportent avec elles dans leurs rares sorties. Mais, avant de devenir un instrument de coercition, pas plus symbolique, en soi, qu’une chaîne de forçat ou un wagon cellulaire, le voile est institué (Coran 33. 59) comme un moyen de protection, recommandé, mais librement consenti. Dans les circonstances de la sourate, il s’agit, déjà, d’échapper au harcèlement d’une faction de mauvais plaisants de Médine, les « hypocrites » qui, pour affaiblir Mohammed, s’en prenaient à ses épouses et, par extension, à ses zélatrices. 

Derrière le voile, la féminité est complaisamment construite comme universellement désirable, indépendamment de toute séduction. À cet égard, le vêtement islamique n’a de « modeste » que le nom, ses porteuses occidentales le justifiant très souvent par un discours d’une vanité confondante ou les métaphores de la perle dans l’huître, de la rose épineuse, etc., reviennent comme un mantra.

« Pourquoi les hommes ne se voilent-ils pas et laissent-ils voir leur visage aux femmes ? »

Cependant, d’autres conceptions du voile existent. Au début du siècle dernier, en 1899, Qâsim Amîn, un musulman féministe, écrivit un ouvrage (La libération de la femme) qui ne cadre pas avec les confortables clichés qui nous gouvernent. Dans ce livre, qui n’est toujours pas traduit en français, Qâsim Amîn y dénonce cette connivence agonistique du voile et du viol pour ce qu’elle a d’avilissant – et d’abord pour les hommes eux-mêmes.

« Comme c’est étrange ! si les hommes craignent la tentation pour les femmes, pourquoi ne se voilent-ils pas et laissent-ils voir leur visage aux femmes ? Est-ce que l’homme doit être considéré comme plus faible que la femme ? Est-ce qu’il est plus faible dans le contrôle de son désir ? Est-ce que les femmes sont à ce point plus fortes que les hommes que ceux-ci peuvent montrer leur visage aux yeux des femmes, aussi beau et attirant soit-il, tandis qu’il leur serait interdit, à elles, de montrer le leur, même laid et défiguré, de peur qu’ils se laissent dominer par leur désir et succombent à la tentation ? » [1]

Ce qui se joue actuellement en Iran est une libération pour les deux sexes : en se dévoilant, les femmes iraniennes se libèrent et libèrent les hommes. Ces iraniennes témoignent ainsi leur confiance dans la capacité des hommes à refréner leur libido. 

[1] The Liberation of Women, Qâsim Amîn, The American University in Cairo Press, 1992, p. 42.

Illustration : © Severin Millet