Vive la nostalgie coloniale ! La réponse de Pascal Blanchard à « Valeurs actuelles »

Vive la nostalgie coloniale ! La réponse de Pascal Blanchard à « Valeurs actuelles »

L'historien Pascal Blanchard répond au dernier hors-série de « Valeurs actuelles », intitulé « La vraie histoire des colonies ». Une mise en forme doctrinale, selon lui, pour donner à l’extrême droite et à une partie de la droite françaises une pensée commune sur le passé colonial.

L'hebdomadaire Valeurs actuelles vient de relancer la nostalgie coloniale dans un numéro hors-série. Rien de surprenant. Et le bruit court que le numéro marche bien, on a du mal à le trouver dans les kiosques. Le titre est tout un programme : « La vraie histoire des colonies ». Le sous-titre annonce une posture idéologique explicite : « quatre siècles d’épopée coloniale. Dont la France n’a pas à se repentir ». Le contenu est tout simplement sidérant, mais révélateur d’une « mentalité » qui est encore vive à l’extrême droite et à droite.

Le numéro démarre fort, sous la plume de François d’Orcival : « Conquérir, civiliser, instruire… » Et c’est parti pour 130 pages de nostalgie coloniale où l'on retrouve tous les classiques. Les vieux grognards sont rejoints par les jeunes pousses de la droite ultra, par les militants de la post-Algérie française et par les petites mains de l’anti-repentance. Le tout est un splendide bréviaire pour cette histoire qui a laissé, selon François d’Orcival, « des traces indélébiles ».

Accrochons-nous et essayons de comprendre comment nous en sommes encore-là, tout en replaçant dans son contexte un tel dossier et surtout les enjeux qui sont, en filigrane, présents derrière ce dossier.

Une méthodologie bien affûtée

Pour faire un « bon dossier nostalgique », il faut respecter quelques règles immuables. Une partie sur l’Indochine « la perle de l’Orient », une partie sur les « pionniers » aux origines de la plus grande France, une partie sur l’Afrique « la grande épopée » avec un « bilan (obligatoirement) positif » vendu par l’incontournable Bernard Lugan, une partie sur l’Algérie française « du rêve aux larmes » avec un texte posthume de Dominique Venner, et un volet sur la « légende » des colonies et leur mémoire visuelle qui se termine par une étrange triple page à partir des images du musée du quai Branly extraites de l’exposition qui a lieu actuellement au musée, Peintures des lointains, qui (indirectement) cautionne ce dossier. Le tout est dans la veine d’une nostalgie que l’on croyait désormais terminée. Et bien non.

Il faut dire que Valeurs actuelles a l’habitude de ce genre de dialectique. En mai 2015, le titre d’une couverture était déjà explicite, avec une photographie de Christiane Taubira et François Hollande, « La repentance ça suffit ». Mais, dans le présent hors-série, on assiste à une opération d’éradication absolue contre l’ennemi du moment : le président de la République Emmanuel Macron et son discours sur le « crime contre l’humanité ».

C’est d’ailleurs l’objectif de l’article de Thierry Rolando, président du Cercle algérianiste, « Non, M. Macron… ». Le président de ce cercle créé en 1973 est en « guerre » contre le président de la République ; il a porté plainte contre celui-ci suite à cette phrase prononcée le 14 février 2017 (avec l’avocat Gilles-William Goldnadel) et abat ses cartes une à une dans sa tribune-pamphlet. Ce discours de campagne est pour lui une mise en péril du mur de la mémoire qu’il dresse avec les autres nostalgiques depuis plus d’un demi-siècle. Pour lui, ce discours « a frappé d’ignominie cent trente-deux ans d’histoire partagée entre la France et l’Algérie », il ne favorise pas « l’équité des mémoires » et transige avec « la vérité ».

À travers ce texte, on mesure l’importance stratégique de ce hors-série. La mémoire fabriquée depuis un demi-siècle semble être en péril, elle bascule dans le temps présent vers un regard critique sur ce passé et ce dossier est en fait une réaction dans la longue guerre de mémoire que les nostalgiques livrent au présent depuis la perte de l’Empire colonial français. On mesure que se livre, à cet instant, un rapport de force qui n’est en réalité que le prolongement d’un long combat et surtout d’une mise en forme doctrinale pour donner à l’extrême droite actuelle et à une partie de la droite une pensée commune sur le passé colonial, en lien avec les enjeux idéologiques du présent.

« charme » impérial et tourisme aux colonies

Tout dossier de ce type doit commencer par une série d’images, sur le « charme » impérial, avec l’Indochine, les missions catholiques, le tourisme aux colonies, et bien entendu la République protectrice. Elles y sont !

Cette iconographie permet d’arriver en douceur sur l’esprit colonial français. Philippe Conrad, qui en porte le message, rattache cette dynamique « à l’esprit des Lumières et à la foi dans la diffusion du progrès scientifique » tout en s’associant à « l’esprit missionnaire de l’église catholique ». La nostalgie est aussi une sorte de métaphore d’une France idéale, une France qui maîtrisait ses minorités, qui était une grande puissance sur tous les océans et un temps où l’ordre du monde était en phase avec la hiérarchie des « races ».

Rien d’étonnant pour cet ancien dirigeant de radio Courtoisie, proche du GRECE (ancien secrétaire général adjoint), proche aussi de Bernard Lugan (historien et défenseur de la colonisation positive) et de Dominique Venner (un des penseurs de l’ultra-droite), il a aussi été directeur de l’Histoire Magazine et de Terres d'histoire, et surtout de la très réactionnaire la Nouvelle revue d’histoire qui vient de disparaître des kiosques en décembre dernier. Ensuite, arrivent la grandeur impériale de la monarchie, et l’œuvre de Louis XIV, mais aussi les comptoirs des Indes et la grandeur de la France. L’idée est simple : la France coloniale est un grand héritage et traverse les régimes, de la monarchie à la Révolution, de l’Empire au Second Empire, de la IIe à la IVe République. C’est une continuité.

Territoire par territoire…

Puis vient l’Indochine, « un mariage d’amour et de déraison ». On va chercher un vieux de la vieille, ancien parachutiste, disparu en 1993. Un ancien texte est réédité, peu importe, les hommes passent mais les idées restent.

Le texte énumère les moments de grandeur, d’échanges et des respects, avant « l’adieu aux larmes » de 1954 et Điện Biên Phủ. La parole passe ensuite sur cette « défaite » sous la plume de François d’Orcival, avec un objectif : ce n’est pas l’armée qui a perdu, c’est l’argent qui manquait, les moyens qui manquaient, les politiques qui manquaient à leur devoir. Pour ceux qui n’auraient pas compris, la France n’a pas asservi, n’a pas dominé, n’a pas profité de l’Indochine, bien au contraire « Angkor » a été sauvée par « la France ». Ces pays étaient endormis et la France les a réveillés...

On passe ensuite à la terre de « libération », car en Afrique noire la « France libère », elle n’opprime pas. L’image de double page de lancement est dans l’esprit des icônes de la IIIe République : on y voit Pierre Savorgnan de Brazza, explorateur italien naturalisé français, qui libère l’homme noir de l’esclavage et lui apporte sa protection. Les lumières de la République ne dominent pas, elles libèrent, elles apportent la civilisation dans les ténèbres. Ici, plus qu’ailleurs.

Compagnon de route de la droite-ultra et anti-repentant professionnel, Bernard Lugan entre en scène avec l’article pivot : « Le bilan positif de la France ». Il y recycle des textes déjà usités, des livres toujours sur le même thème. Ancien de l’université de Lyon III, il fait référence aux travaux de Jacques Marseille (sur le capitalisme colonial), parle des bienfaits de la colonisation, cite De Gaulle, « prouve » que la colonisation-pillage est un mythe, parle d’une France qui a plus perdu que gagné aux colonies et de conclure par une phrase qui traverse toute la page : « Soixante ans après la décolonisation, le PIB par habitant des nos ex-colonies africaines est inférieur à celui qu’il était avant leur indépendance ». Et de préciser devant tant de preuves et de faits qu’il est « temps d’en finir avec cette honte française imprégnée dans nos esprit par les slogans culpabilisateurs ».

Le dossier enchaîne avec les pères blancs (« anges gardiens des colonies »), Charles de Foucauld, les tirailleurs sénégalais « morts pour la France », la protection de la France en Syrie, etc. La mécanique est bien rodée. Ne doutons pas, elle est efficace et elle marche encore. Mais il reste le cœur du dossier...

L’Algérie, au cœur du hors-série

On peut entrer dans le vif du sujet : l’Algérie française. La partie annonce la couleur « du rêve aux larmes ». L’attaque est directe, contre les « falsificateurs de l’histoire », et l’histoire doit être remise à l’endroit. La France a fait l’Algérie, l’a libérée des barbaresques, de l’esclavage et des ténèbres.

En premier lieu, l’histoire de l’Algérie française aurait été « occultée », et on refuse de voir l’œuvre en marche. On ressort le vieux mythe d’une Algérie qui aurait pu être coupée en deux en 1961, avec un État pour les Européens et un pour les Arabes. La nostalgie toujours et l’incapacité de porter un regard lucide sur qu’était la situation coloniale, comme si c’était un paradis pour tous.

Arnaud Folch (rédacteur en chef de Valeurs Actuelles et ancien de Minute) fait le travail et bien, il n’oublie rien. Tout cela a un petit parfum de revanche de la droite ultra qui (re)trouve dans cette nostalgie coloniale l’un de ses vieux chevaux de bataille capable, selon beaucoup, de fédérer les conservateurs de droite et l’extrême-droite. Une « histoire commune », une nostalgie en partage.

Après une telle ouverture sur l’Algérie du temps des colonies, on ressort les classiques — dont une ancienne interview de 2011 d’Hélie Denoix de Saint-Marc, et un texte de Dominique Verner contre la torture de celui qui était un des pivots de l’ultra-droite et qui est mort en 2013 —, et Arnaud Folch vient conclure la salve avec un dernier article sur le thème central dans la mémoire des pieds-noirs : « les disparus ».

Comme la nostalgie fonctionne à partir des images, le dernier cahier nous en offre un panorama incroyable. On commence par le cinéma sous la plume de Philippe d’Hugues, un focus sur Pierre Schoendoerffer (l’homme des valeurs perdues), on poursuit par les écrivains, et on ressort même un vieux texte de Jean Dutourd surréaliste sur l’exposition coloniale de 1931, qui se rappelle ses fantasmes de gamin en visitant l’exposition et où il croit avoir vu des « négresses à plateaux » qui n’existent que dans son imaginaire… Dommage pour un dossier qui annonce la « vérité » sur les colonies. Jean Dutourd avait la mémoire qui flanche, elles n’ont jamais été exhibées à Vincennes, Hubert Lyautey n’en voulait pas. Les « négresses à plateaux » avaient été renvoyées en 1930, l’année précédente, au Jardin d’acclimatation pour distraire les badauds avide d’exotisme et de sensations fortes. Qu’importe la vérité en fait, nous sommes en train de vendre un mythe. On a même droit au chanteur des pieds-noirs, Jean-Pax Méfret dans un article sidérant avant de quitter le lecteur avec les peintres Orientalistes et les images de l’exposition actuelle du musée du quai Branly.

Les derniers feux de l’empire

Nous le voyons à travers ce dossier, le débat sur le passé colonial de la France n’a pas cessé d’envahir l’espace public. En fait rien de neuf, les tenants de la nostalgie coloniale n’ont jamais posé les armes. Pour comprendre cette guerre des mémoires, au cœur de nos enjeux du présent et de la société française, il faut revenir quelques années en arrière.

Myriam Cottias, chercheuse au CNRS et ancienne présidente du Comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, l’avait en 1998 qualifié de « politique de l’oubli ». La même analyse est valable concernant l’histoire coloniale depuis les indépendances au début des années 60, ce qui a laissé les mains libres aux nostalgiques et d’une certaine manière au discours de l’extrême droite qui est un des fondements du Front national. Pour faire simple et pour bien comprendre : la République n’a pas su quoi faire du passé colonial. Les présidents et gouvernements qui se sont succédé ont donc décidé de ne rien faire (pour dépasser les traumatismes du passé), ont laissé faire les nostalgiques (qui ont occupé le devant de la scène mémorielle) et, dans le même temps, la droite et l’extrême droite ont politisé ce passé à des fins électoralistes. Au final, 60 ans après le début de la fin de l’Empire (1958), la France est toujours incapable de fédérer les mémoires et de pacifier ce passé qui ne passe pas.

Quand la plupart des métropoles coloniales européennes ont mis en œuvre des programmes (enseignement, lieux de mémoires…) liés à cette histoire des empires, dans une optique visant à dépasser le double simplisme de l’anticolonialisme et de l’hagiographie - quelques pays ont totalement oublié ce passé comme l’Italie, l’Espagne ou le Danemark - la France, a contrario, est pratiquement le seul pays à s’être délibérément rangé du côté d’une « nostalgie coloniale » et de l’oubli institutionnalisé, alors que ce passé est au cœur d’enjeux majeurs, tentant notamment de dissocier histoire coloniale et histoire nationale.

La force du déni en France attise la concurrence des mémoires, laissant libre court à ce type de hors-série. Elle renforce le sentiment d’une partie de la population – et en particulier les Français descendants des immigrés postcoloniaux – que leur histoire est niée ; et favorise l’aveuglement sur les politiques néocoloniales menées en Afrique.

Tout cela a fabriqué, décennie après décennie, une forme de rancœur mémorielle. Puis sont arrivés la crise de l’immigration, la peur du déclin de la France, la crise avec l’Islam de France et le débat sur l’identité nationale, qui à chaque fois ont fait que toucher au passé colonial, c’était être un « mauvais français » et fragiliser la République et ses valeurs.

Un politique officielle de l’oubli…

Il faut se rappeler le 11 novembre 1996. Ce jour où le président de la République Jacques Chirac, à l’occasion de l’inauguration d’un monument « à la mémoire des victimes civiles et militaires tombées en Afrique du Nord », insistait sur « l’importance et la richesse de l’œuvre que la France a accomplie là-bas et dont elle est fière » sans jamais faire référence à la complexité de la situation coloniale. Nous sommes un an après 1995, et l’affirmation de la responsabilité de la France dans ce qui s’est passé sous Vichy. Le contraste est frappant, et c’est le même président qui porte ces deux paroles.

Une mémoire nostalgique s’est affirmée et s’est imposée graduellement, principalement dans le sud de la France de Nice à Marseille, de Toulon à Montpellier, de Montredon-Labessonnié à Béziers. En parallèle, dans le domaine de l’histoire « grand public », on ne peut que constater que la vision des néo-conservateurs domine aussi largement l’échiquier avec quelques porte-paroles médiatiques.

Des livres et brûlots se succèdent à la suite de celui d’Alain Griotteray en 2001, Je ne demande pas pardon. La France n’est pas coupable, ou de ceux de l’historien pro-colonialiste et proche de l’extrême droite Bernard Lugan. Toute une génération d’auteurs part alors à la conquête de l’opinion, dont les têtes-de-pont sont l’universitaire Daniel Lefeuvre (Pour en finir avec la repentance coloniale, 2006), mais aussi « l’historien populaire et populiste » Pierre Montagnon ; Arthur Comte, nostalgique d’une France définitivement perdue depuis qu’il n’est plus à la tête de l’ORTF ; les journalistes Paul-François Paoli ; l’ancien porte-parole de François Mitterrand, Max Gallo ; et surtout Pascal Bruckner (La tyrannie de la pénitence. Essai sur le masochisme occidental).

Tout ces livres à succès vont renforcer la digue des politiques qui commencent à baisser la garde sur l’écriture du passé colonial — en attendant les essais et tribunes d’Eric Zemmour et d’Alain Finkielkraut, qui ont proposé une nouvelle lecture de ce passé colonial en lien avec la crise identitaire du présent.

Une situation en impasse

On le constate, les nostalgiques ont réussi à empêcher l’État de bâtir un lieu de savoir sur la colonisation. La France, pays des musées, n’a toujours de musée de la colonisation — elle possède des musées de l’esclavage comme à Pointe-à-Pitre, des lieux qui s’attachent à cette question comme à Nantes, La Rochelle, Bordeaux —, et cette histoire qui ne parvient pas à entrer au musée est toujours dans un entre-deux mémoriel conflictuel. Un passé qui n’entre pas au musée, reste un passé brûlant récupéré par les extrêmes.

Malgré cette emprise sur le débat d’idées, les lieux de mémoire et la « neutralité bienveillante » des gouvernements successifs, les critiques ont commencé à être entendues dans les années 2000. Les nostalgiques ont alors jeté aux visages de leurs opposants, les routes, les hôpitaux, les écoles, pour tenter de justifier le bilan « positif » de la colonisation. Oui, la France a construit des routes, des voies de chemin de fer… mais si l’on se place du point de vue du colonisé, on constate que l’histoire peut s’écrire autrement. Les capitaux, les techniciens étaient français. Les bénéfices aussi. Mais la main-d’œuvre était bien coloniale. Pour ces tenants du bilan positif, il faut rappeler que les administrateurs obligeaient chaque indigène au travail forcé jusqu’en 1946. De tout cela le hors-série ne parle jamais. L’autre argumentaire a été le danger d’une telle lecture critique de ce passé. Le romancier et essayiste Pascal Bruckner résume d’ailleurs cette posture dans une interview pour le même journal, Valeurs actuelles, en mai 2015 sous le titre provocateur « Le devoir de mémoire, une soupe morale servie à tous » : il y a un « risque d’entretenir, du côté des persécutés, une mémoire de la revanche qui rend illusoire la fin d’un conflit. » Splendide argument qui va être entendu, face au mouvement dans les espaces urbains, comme en 2005.

Puis, une contre-idéologie a émergé : la lutte contre la repentance. Dès lors, critiquer la colonisation, c’était attaquer la République, s’opposer à ce qui fait la grandeur de la France. Comme l’ont très bien analysé dans Libération Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Benjamin Stora : « Le refus de la repentance a pour objectif d’entraver le travail des historiens et de réunifier la droite. » En outre, ce discours, « vise à refuser un quelconque regard critique sur la colonisation » et « le seul fait d’évoquer cette réalité devient la volonté de dénigrer la France elle-même, posée comme un tout indivisible ».

Ce processus a atteint une forme d’apogée avec Nicolas Sarkozy, lors de son discours de campagne de Toulon du 7 février 2007 : « Cessons de noircir le passé. […] On peut désapprouver la colonisation avec les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui. Mais on doit respecter les hommes et les femmes de bonne volonté qui ont pensé de bonne foi œuvrer utilement pour un idéal de civilisation auquel ils croyaient ». On le constate, le numéro de Valeurs actuelles s’inscrit dans cette dialectique, percevant qu’il y a là désormais un discours possible entre les deux droites, comme une sorte de passerelle dans le regard sur le passé et une certaine « grandeur de la France ». Comme le résume dans L’Humanité l’historien Benjamin Stora : « On a toujours dit que la survivance de la mémoire coloniale s’ancrait à l’extrême-droite. Ce qui est vrai, mais, aujourd’hui, elle a débordé ce cadre. »

2018, une année charnière

La volonté des nostalgiques est d’empêcher que s’étende le discours d’Emmanuel Macron ou que celui-ci devienne le pivot d’une nouvelle politique publique. Ils ont en fait peur que la vérité recouvre le mythe qu’ils ont forgé. Ils ont peur qu’un musée d’histoire coloniale raconte, demain, une autre histoire que celle qu’ils ont écrite.

Dans le même temps, le traumatisme de certains est réel, notamment pour les pieds-noirs qui n’ont aucune place dans le récit national, ou les harkis. Ils ont le sentiment qu’après avoir perdu l’histoire, ils vont perdre la bataille de la mémoire. C’est pourquoi il faudra aussi, dans un lieu de savoirs dédié au passé colonial, intégrer la mémoire des appelés de la guerre d’Algérie.

Dans cette perspective, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé lors de son discours à Ouagadougou que 2020 serait, en France, une année croisée sur l’Afrique. Une occasion sans doute pour poser la première pierre d'un tel lieu, pour enfin sortir des nostalgies et regarder l’avenir. C’est sans doute cela qui fait peur aux auteurs de ce hors-série de Valeurs actuelles. Dans le même mouvement, ils pensent qu’il est possible de faire du passé colonial un pont entre la droite et l’extrême droite et c’est dans cette perspective qu’ils labourent ce sillon sans cesse.

Nous sommes clairement à un tournant et ce hors-série doit se lire et se décortiquer avec cette contextualisation. La « vérité » sur les colonies n’est pas une affaire de comptabilité (entre les actions positives et négatives), ni une repentance, et encore moins une volonté de faire revivre les luttes anticoloniales du passé. C’est une nécessité pour que passe enfin ce passé.

 

Photo : © AFP