Vingt ans après… Les Bleus et la France

Vingt ans après… Les Bleus et la France

Pour Paul Dietschy, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté et spécialiste de l'histoire du ballon rond, la Coupe du monde est d'abord « la commercialisation de l'idée nationale ». La nation est placée en tête de gondole en ce mois de juillet 2018 encore plus qu'en 1998…

Dans nos sociétés qui ne subissent plus l’invasion et l’occupation depuis plus de 70 ans, une finale de Coupe du monde a acquis le statut d’événement historique. On connaît la phrase de Marx à propos du « 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte ». Un événement se produirait toujours deux fois. La première sous la forme d’une tragédie, la seconde sous celle d’une farce. On ose espérer que la finale France-Croatie ne soit ni l’une, ni l’autre, après celle de 2006 qui oscilla entre les deux. Cette deuxième finale disputée par l’équipe de France est aujourd’hui effacée de la mémoire médiatique qui préfère associer le moment présent avec 1998.  

Une toute première fois

 L’émotion de 1998, souvent comparée à celle de la Libération de la France en 1944, sans les règlements de compte et les femmes tondues, procède tout d’abord de la divine surprise du premier titre mondial. Finies la quête sisyphéenne et les victoires morales mais défaites bien réelles contre les voisins allemands. Avec 1998, le football hexagonal est entré dans le cercle très fermé des vainqueurs de la Coupe du monde et les Français ont aussi voulu fêter cette promotion dans un pays déjà rongé par le déclinisme. Le contexte s’y prêtait aussi : retour de la croissance, cohabitation relativement harmonieuse au sommet du pouvoir jusque dans les vestiaires des Bleus, les lendemains devaient chanter. Mais la victoire a suscité des commentaires relevant a posteriori à la farce. Éloge unanime d’une société multiculturelle et apaisée, proposition de régulariser tous les clandestins pour « services rendus » faite par Charles Pasqua, on en passe et des meilleurs. En fait, l’équipe « Black-Blanc-Beur » était très peu beur, surtout black ou plutôt ultramarine et blanche. Plus que la société française, elle représentait l’association de l’excellence de la formation footballistique française à la culture de la victoire que les Bleus étaient allés apprendre en jouant dans les meilleures équipes européennes.

Déchéance et résurrection

Le rideau s’est vite déchiré malgré le titre européen de 2000 qui constitua une sorte d’after de la nuit de liesse du 12 juillet 1998. Le match France-Algérie de 2001 a jeté un froid sur les considérations de l’intégration, avant que l’équipe de France n’aille de Charybde en Scylla médiatiques, du coup de boule berlinois de 2006 à la « grève » de Knysna en 2010. L’histoire de l’équipe de France a ressemblé à un mauvais film sur la boxe : victoire, déchéance et, finalement, résurrection. On peut savoir gré à Didier Deschamps et à son communicant Philippe Tournon d’avoir patiemment effacé les stigmates attachés à une équipe de France devenue selon Roselyne Bachelot, « une bande de caïds immatures ». Vae victis : les joueurs de 2010 ont eu surtout le mauvais goût de perdre lamentablement au premier tour quand les ouailles de Deschamps donnent des leçons de tactique et, parfois de technique, qui les propulsent au sommet. Les éléments de langage proposés par Philippe Tournon, les références au collectif, à la nation, aux Français qui émaillent le discours des Bleus en conférence de presse font aussi le reste.

La nation au risque du barbecue et de l’apéritif

Peuvent-ils pour autant entrer au Panthéon sportivo-national en étant sacrés une deuxième fois ? Du point de vue du chef de l’Etat, les Bleus d’aujourd’hui répondent en tout cas au principe d’efficacité : il leur a donné rendez-vous en finale, ils y sont. Il leur demande de gagner… Si tous les ministres pouvaient en faire autant ! De leur côté, les chaînes de télévision mettent en scène la passion sportive en filmant les supporters les plus exhibitionnistes sur les Champs-Elysées, dans une sorte de réflexe pavlovien acquis en 1998. Que célèbre-t-on alors ? La nation ? Une victoire sportive ? Le début de l’été ? La Coupe du monde est d’abord la commercialisation de l’idée nationale. Drapeaux, déguisements bleu-blanc-rouge, rosé et évidemment publicités et téléviseurs, la nation est placée en tête de gondole. 1998 était déjà un peu cela, 2018 presque entièrement cela. Mais derrière les formes de consommation estivale, pointe quand même une certaine joie d’être ensemble autour d’un apéritif, d’un barbecue et d’un téléviseur et, pour les plus motivés, d’un écran géant. Après des années marquées par une menace terroriste toujours présente, ce n’est déjà pas si mal.

 

Paul Dietschy est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté et auteur de Histoire du football  (Ed. Tempus, 2014).

 

Photo : Champs Elysées © NICOLAS MERCIER/crowdspark.com/AFP