Vincent Delecroix : « Les désaccords sont le cœur vivant de la politique »

Vincent Delecroix : « Les désaccords sont le cœur vivant de la politique »

Dans « Non ! De l'esprit de révolte », le philosophe Vincent Delecroix affirme que les dissensus en politique ne sont pas les simples obstacles à un compromis sain mais « le cœur vivant de la politique » et de la démocratie.

Dans Non ! De l’esprit de révolte, vous rappelez la valeur du dissensus et d’une « pluralité irréductible » en politique. On ne peut s’empêcher de le lire à l’aune de la vie politique actuelle. Était-ce votre intention de faire référence à notre gouvernement qui se veut « et de droite et de gauche » ?

Non, et d'ailleurs je ne vois guère que ce gouvernement soit « et de droite et de gauche » : qu'a-t-il de gauche, franchement ? C'est plus généralement une sorte d'obsession ou de fantasme du consensus répandu dans la parole politique, que je vise. Certes je comprends bien la nécessité, pour les gouvernants, de vouloir préserver et garantir l'unité sociale. Nous avons beaucoup souffert, me semble-t-il, sous certains gouvernements antérieurs, de stratégies délétères qui consistaient à opposer des catégories de la population les unes aux autres (les fonctionnaires et les travailleurs du privé, ceux qui se lèvent tôt et ceux « qui profitent du système », les Français de souche et les autres, etc.). Mais je me méfie énormément de ces appels incessants à dépasser les clivages, à s'unifier, à former une « union sacrée » (une expression que je déteste mais parfaitement révélatrice et parfaitement mortifère) face aux périls supposés, comme si ces clivages étaient superficiels, comme si le dissensus – concernant par exemple ce qu'est la justice ou la protection, l'hospitalité, la nation ou la république, etc. – était superficiel, ou du moins un obstacle à une politique saine. Alors que ces désaccords sont le cœur vivant de la politique et non pas son grippage. C'est d'ailleurs à un dépassement de la politique qu'appelle en réalité cette volonté louche et acharnée de consensus ou d’accord : les oppositions et les désaccords, c'est de la vieille politique, n'est-ce pas ? En les disqualifiant de cette manière, on dévitalise, en réalité, on dénerve totalement la vie démocratique, et on confie le gouvernement à des techniciens, des gestionnaires et des experts : car la science et l'expertise, n'est-ce pas, ça met tout le monde d'accord. Cette tendance me paraît aller très exactement à rebours de la nature du politique et plus particulièrement du politique démocratique.

Vous n’adoubez pas pour autant toute posture contestataire de principe. Vous dites qu’il est important de s’interroger sur le comment de la résistance et ne pas substituer la passion d’un « Non ! » à une argumentation rationnelle. Est-ce la dérive qui guette les mouvements d'opposition ?

L'une des motivations premières de ce livre – une motivation négative ! – a été l'agacement croissant que suscitait chez moi l'hyper-valorisation intellectuelle, sociale et médiatique de prétendus comportements de résistance, de contestation, de révolte : c'est donc plutôt contre un éloge du « Non » inconsidéré, un peu trop facilement valorisant et surtout très creux, que j'ai écrit cela. Pas pour stigmatiser ou railler l'idée de résistance ou de contestation, pas pour faire un éloge du conformisme et de la soumission, mais au contraire pour les garder de la dévaluation qui résulte paradoxalement de cette inflation de valeur. A force de voir de la résistance partout, d'appeler partout et tout le temps à la résistance, de prendre des postures héroïques de rebelle, de résistant, tout se confond lamentablement et stérilement et, à dire vrai, on fait alors le jeu du plus plat conformisme en se donnant des airs de conscience vigilante. On utilise d'ailleurs la philosophie à pas grand-chose dans ce cas, car est-ce qu'on a vraiment besoin des philosophes pour nous dire qu'il faut résister à l'oppression et ne pas se soumettre aux pouvoirs injustes ? J'essaie quant à moi de faire le tri et surtout d'observer ce qu'est réellement l'acte de résister, de dire non, de s'indigner ou de refuser, quel est le genre de négativité qui est au cœur de ces comportements.

Quant au rapport entre le caractère passionnel, immédiat, voire irréfléchi et l'argumentation rationnelle dans la contestation, il faut distinguer. Si cette passion du « Non » se substitue purement et simplement à l'argumentation, c'est non seulement pure violence, mais il n'y a strictement aucune différence entre négation et affirmation. En revanche, la nécessité de l'argumentation contradictoire, de la discussion qui s'établit sur le constat d'un désaccord profond, ne peut pas à l'inverse se substituer à cette immédiateté passionnelle du « Non », parce que celle-ci est elle-même nécessaire. Tout irréfléchi qu'il soit, il est le socle de la vie de l'esprit, sa première impulsion, sa première rebuffade devant l'ordre du monde.

Enfin, il faut faire attention à l'idée selon laquelle le « Non » devrait être seulement temporaire et, du coup, productif. J’essaie de désamorcer ce piège – la dialectique qui fait du « Non » un moteur du « Oui » – en évoquant un « Non ! » inextinguible, qui ne débouche certes pas sur le nihilisme et la destruction, mais qui ne passe jamais, qui insiste, qui persiste, qui n'est jamais quitte : son rôle n'est pas de jouer les utilités pour que finalement un ordre du monde remplace un autre ordre du monde. Il est destiné à déstabiliser tout ordre : cette déstabilisation est vitale.

Alors qu’on tend à opposer ceux qui s’indignent et ceux qui font, vous dites que l’indignation peut être productive. Quelles sont les conditions qui permettent d’utiliser l’indignation pour mener à l’action ?

L'indignation est devenue une tarte à la crème de la conscience progressiste – d’ailleurs on ne remarque pas assez qu'elle l'est aussi chez les réactionnaires, qui passent leur temps à s'indigner de l'indignation des autres – l'une de ces survaleurs dont tout le monde se drape, y compris ceux qui se moquent des indignés professionnels. C'est à la fois ridicule et dangereux, parce que souvent l'indignation se substitue simplement et au raisonnement et à l'action, comme si elle avait une valeur en soi : « indignez-vous ! », martèle-t-on. Mais s'indigner de quoi ? S'indigner pour s'indigner ? L'indignation n'a pas une valeur en soi : les racistes et les crétins aussi s'indignent, et même plus que les autres.

Mais si cette indignation mécanique ou sentimentale est effectivement pénible, idiote et même dangereuse, elle révèle aussi un mécanisme d'une grande vérité morale : il y a des choses qui ne peuvent être soumises à discussion. C'est paradoxal, mais c'est justement ces choses-là qui fondent la discussion. Le « Non » dans ce cas est l'impulsion subjective de la vie morale – « Non, ce n'est pas possible ! », « Non ! c'est intolérable, ignoble, etc. » – la première expression, vitale, du sentiment moral ; mais aussi la charpente de ses principes, disant : ici, à ce point précis, on ne transige pas. Ici (par exemple, sur la vie d'un être humain, la souffrance, etc.), c'est non ! Or ce qui est évidemment décisif, c'est que par l'irruption du « Non ! » indigné, c'est la morale qui fait irruption directement dans le champ social et politique. C'est d'ailleurs ce qui agace ceux qui voudrait qu'on laisse la morale en dehors de la politique pour qu'on puisse tranquillement gérer les affaires. Au contraire, cette interruption morale intempestive doit être elle aussi le ressort essentiel du politique.

 

À lire : Non ! De l'esprit de révolte, Vincent Delecroix, Éditions Autrement

Vincent Delecroix est philosophe et écrivain français. Il a reçu le Grand prix de littérature de l'Académie française après avoir publié Tombeau d'Achille (Gallimard).

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

Photo : Défilé de la CGT le 15 mars 2003 à Paris, dans le cadre de la journée mondiale de protestation contre la guerre en Irak. © MARTIN BUREAU/AFP