idées

Viktor Orban, les raisons d'un succès

Written by Pierre Verluise | Apr 20, 2018 2:38:41 PM

Dès 2011, il était possible de se demander si une « démocrature » se mettait en place en Hongrie, un an après la victoire du Fidesz aux législatives d’avril 2010. Dès 2012, les tensions entre l’Union européenne et le Premier ministre hongrois étaient manifestes. Quelques estocades sur des points techniques plus que politiques n’ont pas suffit à le ramener sur le chemin de l’Etat de droit. En s’écartant inéluctablement des valeurs de l’Union européenne telles qu’elles sont définies dans l’article 2 du traité sur l’UE, Viktor Orban a brillamment remporté pour la troisième fois consécutive les élections législatives du 8 avril 2018. Auréolé d’un taux de participation élevé, il fait un bras d’honneur à tous les promoteurs des valeurs de l’UE. Sauf imprévu, il pourrait être à la tête du gouvernement jusqu’en 2022. 

Quelles sont les raisons de ce succès ? D’abord, le discours de V. Orban autoritaire, nationaliste, populiste, xénophobe, souverainiste et eurosceptique séduit une proportion significative des Hongrois. Divisée, l’opposition a été laminée. Ensuite, V. Orban a été aidé par son bilan des années 2010-2018 : réduction de la séparation des pouvoirs, main mise sur les médias, image de héros face à ce monde de migrants, firmes, ONG étrangères, Union européenne et mondialisation présenté comme menaçant.

Il a su doubler sur sa droite l’extrême droite, le Jobbik, en siphonnant ses thèmes, notamment à l’égard des Roms, et des migrants musulmans et africains.

Le confort de la haine de l’Autre

Il est vrai que la crise migratoire de 2015 – et la posture de l’Allemagne fédérale – lui ont offert sur un plateau la possibilité de manier les phantasmes d’une large partie des Hongrois. Que V. Orban applique discrètement une part des exigences de l’UE importe peu, puisque les électeurs l’ignorent le plus souvent. L’important est la posture. Les Hongrois – qui s’entretiennent dans le traumatisme du traité de Trianon au lendemain de la Première Guerre mondiale  sont inquiets pour leur existence. Alors que la Hongrie comptait 10,5 millions d’habitants en 1989, les Hongrois ne sont plus que 9,8 millions, soit 0,7 million de moins. Alors que l’année 2016 a vu la naissance de 95 361 enfants, 127 098 personnes sont décédées, soit 31 737 morts de plus que de naissances. Avec une fécondité réduite à 1,5 enfant par femme, soit très en dessous du seuil de remplacement (environ 2,1), les Hongrois peuvent effectivement se poser de bonnes questions. Mais ils préfèrent le confort de la haine de l’Autre, le refus de l’altérité. Déjà incapables d’accepter environ 800 000 Roms Hongrois, avec une fécondité plus élevée que la moyenne nationale, beaucoup refusent d’envisager le recours à l’immigration comme une option. Contrairement à l’Allemagne fédérale qui a contribué en 2015 à créer ce que certains ont appelé un « appel d’air » en promettant d’accueillir les réfugiés du Moyen-Orient.

Un pays largement bénéficiaire des fonds européens

Après avoir été longtemps un pays candidat largement bénéficiaire des Investissements directs étranger, la Hongrie est devenue un pays membre largement bénéficiaire des fonds de l’Union européenne. Ce qui lui a permis – comme d’autres nouveaux Etats membres – de traverser les longues années post-crise de 2008 d’une manière nettement moins pénible que d’anciens pays membres. Et la distribution continue : en 2016, 4,55 milliards d'euros de crédits de l'UE ont été dépensés en Hongrie. De cette somme, 2,74 milliards (soit 60 % de l'enveloppe totale) ont été affectés à la politique régionale, ce qui est bien plus que la moyenne européenne de 32 %. Les dépenses agricoles ont absorbé 1,67 milliard d'euros (37 %). L’Union européenne participe donc à l’amélioration du cadre de vie des Hongrois, tout en se faisant copieusement insulter par son Premier ministre. Pourquoi se gênerait-il ? Au Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE) auquel il est rattaché est en dessous de tout depuis des années, incapable de le ramener dans le respect de l’Etat de droit et des valeurs de l’UE telles qu’elles sont définies dans l’article 2 du TUE. Depuis 2010, le temps a-t-il manqué ?

L’Union Européenne discréditée aux yeux du monde

En fait, la troisième victoire consécutive de V. Orban a pour principale raison notre cécité. L’installation d’une « démocrature » au cœur même de l’UE depuis 2010 résulte d’erreurs de diagnostics en amont et en aval. En amont, ceux qui ont soutenu dans la seconde moitié des années 1990 l’entrée de la Hongrie dans l’OTAN (1999), puis au début des années 2000 son adhésion à l’Union européenne (2004) sont manifestement passés à côté de fragilités démocratiques. En aval, nous n’avons pas su prendre les mesures nécessaires pour faire respecter nos valeurs par les Etats membres. Les optimistes voyaient dans l’article 7 du traité de Lisbonne une « bombe nucléaire » pour suspendre les droits de vote d’un pays qui ne respecterait pas l’article 2. La « bombe nucléaire » est devenu un pétard mouillé depuis qu’en 2015 la Pologne se rapproche de la trajectoire hongroise. Varsovie et Budapest peuvent se protéger réciproquement, et d’autres pays d’Europe centrale se feront une joie de se joindre à l’humiliation des naïfs en utilisant leur veto.

Ainsi, des élargissements peu réfléchis de l’UE – à la remorque des élargissements de l’OTAN – sont à l’origine de ces « surprises » politiques. Dommage collatéral : l’UE qui se voulait incarnation d’un soft power par ses valeurs exemplaires se décrédibilise dans le vaste monde. Alors que le poids relatif de l’UE dans le monde diminue aussi bien sous les angles démographique, économique que stratégique, on peut y ajouter le registre des valeurs.

 

Photo : Viktor Orban © WOJTEK RADWANSKI/AFP