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Les Vieilles charrues : « Tous les publics doivent s'y retrouver »

Written by Jean-Jacques Toux | Jul 16, 2018 9:10:00 AM

En regardant les programmations des grands festivals cet été, nous remarquons que les artistes les plus programmés ont commencé leur carrière très récemment et n'ont pas ou peu d'albums à leur actif. Comment s'explique cette tendance ?

Jean-Jacques Toux : C’est une évolution assez récente. Aujourd’hui, le succès d’un artiste peut être très fulgurant. Je pense par exemple à une artiste comme Angèle. Quand nous avons commencé à nous intéresser à elle, il y a de cela un an, elle n’avait que deux titres en tout et pour tout. Nous sommes allés la voir sur scène trois fois pour vérifier si elle avait suffisamment de matière pour faire un vrai set chez nous. En l’occurrence c’était le cas. Auparavant, un artiste qui n’avait sorti que deux titres n’était généralement même pas encore monté sur scène, alors qu’aujourd’hui de jeunes artistes explosent à peine nés.

Ce qui a réellement changé ces dernières années est également que l’album studio n’est plus le vecteur principal. Aujourd’hui, la plupart des jeunes de 15 à 18 ans écoutent de la musique sur Youtube. Rilès en est le parfait exemple. Il s’est fait connaitre sur Youtube. Je l'ai vu en concert il y a un an et tous les directeurs artistiques des maisons de disque françaises étaient dans la salle. Pourtant, il a fait le choix d’un autre parcours. Les codes ont changé.

Quels sont vos objectifs quand vous élaborez la programmation des Vieilles Charrues ?

J-J.T. : Les Vieilles Charrues attirent à la fois un public jeune et branché qui va venir écouter du hip-hop et de l’électro, et un public plus populaire au sens large qui lui va venir voir Véronique Sanson par exemple. La programmation des Charrues est très large car tous ces publics doivent s’y retrouver. On a pour habitude de balayer toutes les couleurs musicales : du rock, du hip pop, de l’électro, de la world musique, du metal, de la musique classique. L’objectif est d’essayer de donner envie à tous ces différents publics de venir au festival. Chacun fait son parcours en fonction de ses goûts mais en même temps on a la chance d’avoir un public ouvert. J’ai l’impression que les publics se marient et se côtoient réellement pendant ces quatre jours.

Votre programmation est assez large en termes de genre musicaux, mais vous programmez moins d’artistes qu’un festival comme le Printemps de Bourges par exemple (une soixantaine contre plus de 150 pour le Printemps). Comment faites-vous vos choix ?

J-J.T. : C’est sûr que nous disons plus souvent « non » que « oui ». Avec Jeanne Rucet, co-programmatrice du festival, nous privilégions les meilleurs artistes live. Nous voyons énormément de concerts tout au long de l’année. Ça concerne moins les têtes d’affiche – parce que si on n’a pas vu Depeche Mode ou Robert Plant ces dernières années, c’est pas très grave – que les artistes en développement ou les découvertes. Nous faisons en sorte de voir le groupe au moins une fois, quand ce n’est pas deux ou trois. Nous sommes en déplacement tout le temps et nous nous alimentons de beaucoup de live pour essayer de faire les meilleurs choix.

Essayez-vous d’avoir un côté défricheur ?

J-J.T. : Nous ne sommes pas étiquetés « festival de découverte » et à juste titre. Il y a de vrais événements qui font de la découverte pure et dure. Je pense notamment aux Transmusicales et aux Bars en Trans à Rennes ou au Mama. Notre festival est généraliste et il y a à peu près 50 % de têtes. Quand nous parlons de découvertes sur les Charrues, nous parlons de groupes comme Thérapie Taxi, qui ne va être considéré comme une découverte que par le très grand public. Nous programmons quand même ici ou là des groupes quasiment inconnus, comme Altin Gün ou INÜIT.

Dans quelles mesures les récompenses qu’un artiste peut recevoir dans l’année (comme les Victoires de la musique) influent sur votre programmation ?

J-J.T. : Notre premier critère de programmation est la performance live, et ensuite le fait de toucher un public ou non. Les Victoires ou des récompenses peuvent venir appuyer tel ou tel choix, mais nous ne nous sommes jamais dit « Tiens, untel à gagner deux ou trois Victoires de la Musique donc on le programme ». D’autant plus qu’en général, les Victoires de la Musique arrivent trop tard dans notre calendrier. Après, si effectivement des artistes à l’affiche des Charrues reçoivent une Victoire, c’est une petite cerise sur le gâteau, mais ça ne fait pas partie de nos critères de sélection.

Les Vieilles Charrues est un festival avec une tradition rock, mais vos têtes d’affiche sont très hip-hop cette année.

J-J.T. : Nous programmons du hip-hop depuis très longtemps, je pense qu’on était l’un des premiers festivals généralistes à en programmer. Cette année, les artistes hip-hop sont particulièrement importants, avant tout parce qu’il y a de très bons projets sur scène. Nous nous sommes même un peu retenus avec Jeanne Rucet parce qu’il y avait beaucoup d’autres artistes hip-hop que nous voulions programmer mais nous ne pouvions pas proposer que ça, ce n’est qu’une de nos couleurs. Aujourd’hui, nous avons finalement peu de têtes d’affiches rock parce que – c’est un jugement personnel – le rock n’est plus sur le devant de la scène.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii

Photo : © FRED TANNEAU/AFP