La fabuleuse histoire de « Vie et Destin »

La fabuleuse histoire de « Vie et Destin »

Le documentaire « Le manuscrit sauvé du KGB » raconte l’aventure du chef-d’œuvre du Russe Vassili Grossman, à découvrir mercredi soir sur Arte.
Par Alexis Brocas.

Saisi en 1961 au domicile de son auteur, exfiltré sur microfilms dans des conditions rocambolesques, publié en Suisse en 1980, l’histoire du manuscrit de Vie et Destin, le chef-d’œuvre du Russe Vassili Grossman, est elle-même un roman sur le totalitarisme. Et en découvrant le documentaire qu’Arte lui consacre ce soir, nous nous attendions à ce que l’on nous raconte cette aventure-là. Accompagnée de précisions biographiques sur Grossman - ingénieur chimiste soviétique devenu écrivain sur les conseils de Gorki, puis journaliste à l’Étoile Rouge pendant la guerre, il passe à ce titre 3000 jours au front. Certes, rarement un roman connut une histoire aussi mouvementée et il existe tant d’anecdotes à son sujet ! Comment Grossman supplia Khrouchtchev qu’on lui restitue son manuscrit (« je vous prie de rendre la liberté à mon livre »). Ce que l’idéologue Mikhaïl Souslov lui répondit (« Pourquoi ajouterions-nous votre livre aux bombes atomiques que nos adversaires préparent contre nous ? »)...

Le documentaire explore ces à-côtés de l’œuvre. Mais il va plus loin : il va dans l’œuvre elle-même. Ce qui est un risque : Grossman écrit avec Guerre et paix de Tolstoï comme modèle (mais avec une bienveillance tchekhovienne au cœur). Son ouvrage comprend des dizaines de personnages, aviateurs, tankistes, physiciens, déportée dans les camps de concentration nazis, dirigeants, vieux-croyants tolstoïens, commissaires politiques. Il embarque avec lui et l’histoire de la Russie, et les questions posées par le siècle de sa rédaction. Sur la façon dont le totalitarisme peut écraser en l’homme la faculté même de penser et faire applaudir à un fils de paysan des massacres de paysans. Sur l’importance de considérer, en chaque individu, la personne — en un temps où Staline proclame « Un homme qui meurt, c’est une tragédie, un million d’hommes qui meurent, c’est une statistique ». Sur les terribles ressemblances entre nazisme et communisme. Des passages clé de l’ouvrage sont abordés (le débat idéologique du bolchévique Mostovskoï avec son geôlier allemand et brillant dialecticien ; le regard que l’officier Novikov porte sur ses tankistes). Des éclairages frappants sont livrés – on apprend ainsi que la mort de la doctoresse Sofia Ossipovna dans une chambre à gaz, les lettres de la mère du physicien Strum portent le souvenir de la mère de l’auteur, assassinée par les nazis, et qui parvint à lui écrire peu de temps avant. On découvre que c’est l’antisémitisme qui révéla à une famille Grossman bien soviétisée sa judéité. 

Certes, l’imagerie est attendue : pour l’essentiel, elle enchaîne les extraits de films d’archives: colonnes de chars T34 en mouvement, drapeaux rouges hissés dans les ruines, soldats en chapka et touloupe... Des images usées et bien connues des amateurs d’histoire, mais dans lesquelles la prose de Grossman, bien lue par Denis Podalydès, réinsuffle de la vie. Car comme l’ont bien compris les auteurs du documentaire, Vie et destin est un roman sombre, mais animé par une foi en l’humain et un optimisme poignants – si l’on songe qu’il est né dans les décombres d’une ville martyre. « L’aspiration de la nature humaine vers la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie. Le totalitarisme ne peut renoncer à la violence. S’il y renonce, il périt. La contrainte et la violence continuelles, directes ou masquées, sont le fondement du totalitarisme. L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. Cette conclusion est la lumière de notre temps, la lumière de l’avenir ». À méditer au présent !

Documentaire : Le manuscrit sauvé du KGB, Vie et Destin de Vassili Grossman, de Priscilla Pizatto. Textes lus par Denis Podalydès. Durée : 52 minutes. Le 24 janvier à 22h30 sur Arte.

 

Photo : Vassili Grossmann © Ex Nihilo / Arte France