« Le récit national est en panne »

« Le récit national est en panne »

Au nom de l’histoire, les nations revendiquent des espaces géographiques hérités de leurs ancêtres. Pourtant ce passé, souvent sacralisé, est loin d’être immuable.
Par Anne-Marie Thiesse, directrice de recherche au CNRS et spécialiste d'histoire culturelle.

Du temps de l’URSS, une blague courait parmi les citoyens du socialisme réel : « Chez nous, le plus difficile à prédire, c’est le passé. » De purges en photographies de dignitaires retouchées, un présent tragique rectifiait en permanence le passé selon la nouvelle ligne. L’URSS s’est effondrée, Lénine, accroché à un hélicoptère, a tangué dans le ciel de Berlin, des milliers de rues par toute l’ancienne Europe de l’Est ont changé de nom. Des héros et dirigeants nationaux envoyés en relégation historique pendant la guerre froide ont été (re)statufiés et promus inspirateurs de mouvements contemporains. Dans les musées d’histoire nationale, d’immenses sections chronologiques ont été durablement fermées pour cause de « rénovation ». Et le centenaire des Révolutions de 1917 a été absorbé en Russie par un impressionnant trou noir mémoriel. Extrême sans doute dans le monde soviétique et post-soviétique, la variabilité du passé est en fait une caractéristique générale des sociétés contemporaines : du moins le passé des usages publics, des commémorations et des références politiques.

Ce passé là, mis en récit, joue une fonction capitale pour les communautés modernes, sous forme de projection rétrospective. Il sert à valider ou discréditer des décisions, au nom de la fidélité à un esprit national. Il est aussi utilisé comme répertoire de leçons indiquant bonnes et mauvaises évolutions. L’histoire est donc écartelée entre les investigations des historiens, qui tiennent l’anachronisme pour faute majeure, et les demandes politiques et sociales pour lesquelles l’anachronisme est au principe de l’intérêt pour le passé. Ernest Renan l’avait bien souligné dans son fameux discours de 1882 Qu’est-ce qu’une nation ? : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. »

Pour être fonctionnel, le « passé pour le présent » doit être évolutif

Le traitement de l’actualité est toujours sélection et point de vue sur les événements : même chose pour ce passé. Les régimes autoritaires en imposent une version uniforme. Les régimes démocratiques, eux, admettent des variantes en fonction des différentes options idéologiques, comme en témoignent les rues Robespierre et les avenues Thiers. Des références historiques emblématiques de conflits politiques peuvent aussi être désactivées quand les affrontements qu’elles représentaient disparaissent ou se transforment. Le 4 septembre a été depuis la Libération recouvert par le 18 juin comme date républicaine fondatrice ; avec la montée en puissance des débats sur la laïcité, les guerres de Religion se sont effacées au profit de la loi de 1905. 

Le récit national : des fonctions essentielles

La plupart des pays européens ont été pourvus au 19e siècle d’un récit national établissant une continuité à travers les siècles. Ce récit remplit toute une série de rôles capitaux, le premier étant d’ordre notarial. Les nations modernes revendiquent la possession d’un espace qui serait un héritage de leurs grands ancêtres : la Gaule des manuels d’histoire de la Troisième République avait les contours de la France hexagonale. Histoire et archéologie ont été beaucoup sollicitées, dans de nombreux pays, pour établir des droits de propriété. Les conflits de frontières entre nations voisines ont mobilisé régulièrement les aïeux lointains pour alimenter les revendications d’irrédentisme ou d’autonomie. « Nos ancêtres étaient là avant les vôtres ! Nos ancêtres ont dû partir sous la contrainte et vos ancêtres en ont profité, mais reprendre notre terre est notre droit et notre devoir !» Ces argumentaires ont été abondamment utilisés, entre autres pour l’Alsace, le Kosovo ou la Transylvanie, et ils sont toujours en vigueur.

Le récit national a aussi un rôle identitaire, dans une perspective d’éducation civique et cohésive. Il est utilisé pour apprendre à chacun sa filiation et son affiliation, énoncer les grandeurs de la communauté d’appartenance, produire une galerie de héros proposés comme modèles. Ces héros qui sont sélectionnés en fonction de leur adéquation aux valeurs collectives à un moment donné peuvent se trouver en contradiction avec des valeurs ultérieurement dominantes. Les nations occidentales, depuis la Seconde guerre mondiale, ne révèrent plus la gloire des armes et tiennent pour suprêmes les idéaux de paix et les droits de l’homme. Les chefs militaires antérieurement célébrés glissent dans l’oubli (ainsi pour le chevalier Bayard, ou Turenne dont la mort héroïque était proposée en exemple aux écoliers de la Troisième république), cependant que sont promus de nouveaux héros, résistants à l’oppression et militants de la justice sociale. Cette formulation est en fait à féminiser car la place prise récemment par les femmes dans l’espace social entraîne leur apparition dans le passé. Jusqu’en 1995, une seule femme (Sophie Berthelot) était entrée au Panthéon, au titre d’épouse aimante d’un grand homme. Depuis 1995, Marie Curie, Geneviève Anthonioz, Germaine Tillion et Simone Weil ont permis d’engager un début d’évolution vers la parité historique. Le traitement des anciens héros est délicat quand ils s’avèrent hommes doubles selon les valeurs nationales contemporaines. Que faire de Jules Ferry, icône de l’enseignement public et ardent promoteur de la colonisation ? Ou de Colbert, parangon du grand serviteur de l’Etat et accusé désormais d’avoir préparé le Code noir ?

L’histoire nationale est aussi utilisée comme livret de famille collectif. Le principe de projection rétroactive implique qu’une catégorie de la population, pour s’intégrer pleinement dans la nation présente, doit être intégrée dans son passé. Les demandes actuelles de révisions de l’histoire concernent la reconnaissance des populations exclues ou marginalisées et la réparation des torts commis envers leurs ancêtres. Pour corriger la discrimination envers ceux qui relèvent de l’euphémisme "minorité visible", les revendications visent à rendre visibles dans le passé ceux qui furent traités en esclaves ou sujets de l’empire colonial. La panthéonisation d’Alexandre Dumas, quelques mois après le séisme politique de 2002, fut l’occasion de célébrer officiellement la diversité de la nation française, incarnée dans le petit-fils d’une esclave noire. Le discours du Président Jacques Chirac l’indiqua explicitement : « La République, aujourd’hui, ne se contente pas de rendre les honneurs au génie d’Alexandre Dumas. Elle répare une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès l’enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau de ses ancêtres esclaves. » En 2011, lors de la panthéonisation d’Aimé Césaire, le discours présidentiel venait en correction d’un calamiteux Discours de Dakar déclarant que l’homme africain n’était pas assez entré dans l’histoire.

Un passé remodelé qui enflamme les débats politiques

La mémoire a été ces dernières années au cœur de polémiques politiques intenses et même de débats parlementaires et judiciaires. Le terme combine, dans ses usages actuels, la notion de « lieux de mémoire », comme incarnation sensible du rapport au passé et le « devoir de mémoire » comme reconnaissance de crimes envers une communauté. Le discours présidentiel prononcé lors des commémorations de la Rafle du Vel’d’Hiv’ le 16 juillet 1995 résultait du dévoilement dans l’espace public, à partir des années 1970, des mesures antisémites prises par le régime de Vichy. Jacques Chirac, reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans la série des rafles, rappelait in fine la nécessité de tirer les leçons de l’histoire pour agir, notamment face au "nettoyage ethnique" qui ravageait au même moment l’ex-Yougoslavie. Cette condamnation claire d’actions entreprises par un gouvernement français, celui de Pétain, n’était pas la première : la Troisième république avait diffusé un récit national fustigeant nombre de « mauvais rois », oppresseurs du peuple, incompétents ou fanatiques. Mais dans un contexte où la question identitaire prenait une vigueur et une signification nouvelles, le discours du Vel d’Hiv a été dénoncé, notamment dans le camp politique de celui qui l’avait prononcé, comme une "repentance" portant atteinte à la grandeur de la nation et de son histoire. Cette thématique n’a cessé de s’amplifier, en se déplaçant sur la colonisation. La mise en adversité de l’identité nationale et de l’immigration (entendue essentiellement comme issue de l’ancien Empire colonial) et le principe de la projection rétrospective ont fait du passé colonial un brûlot politique ou un sujet tabou pour la France du 21e siècle. Dans le discours prononcé au soir de son élection en mai 2007, Nicolas Sarkozy déclarait « Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. » Alors même que la France est entrée, depuis les années 1980, en haut régime commémoratif, les cinquantenaires des indépendances des anciennes colonies françaises en Afrique ont été traités avec grande discrétion. Si grande même que la coïncidence entre les attentats de Toulouse et Montauban en mars 2012 et le cinquantenaire du cessez-le-feu en Algérie n’a pas été relevée.

La thématique du récit national en danger, perdant sa vertu cohésive sous les attaques communautaristes et cessant d’être source de fierté individuelle et collective, n’a cessé de grossir dans l’espace politique et médiatique. En août 2016, François Fillon annonçait même sa candidature à l’élection présidentielle sous le signe du retour à l’Histoire de France (dans une version ancienne) comme instrument de redressement national : « A l’école, j’ai appris que la France était grande, que son Histoire était millénaire. Qu’elle était la plus vieille nation européenne. C’est là, la première raison de ma candidature. Je vois, depuis des années, nos dirigeants ignorer l’Histoire de France ou n’en retenir que les évènements qui renforcent leurs convictions partisanes. (…) La première condition du redressement national est dans le respect du passé, l’acceptation de l’Histoire (…) »

Pourquoi le passé a-t’il pris une place aussi centrale dans les débats politiques alors que nous sommes dans une phase de mutations drastiques en tous domaines, alors que le futur, proche ou lointain, appelle des prises de décision urgentes ? Sans doute à cause de ces mutations mêmes. Les sociétés modernes, sécularisées, demandent depuis deux siècles à l’histoire de leur fournir des directives de comportement qu’elles ne veulent plus tenir d’une volonté divine. Ce passé sacralisé, supposé déterminer le présent, a été en fait constamment remodelé selon les enjeux contemporains. Du moins tant que le présent s’inscrivait dans une vision positive de l’avenir. Le culte du passé a été jusqu’à la fin du 20° siècle le pendant de la foi dans le progrès, aujourd’hui singulièrement affaiblie. L’ampleur des changements récents et l’angoisse du futur rendent beaucoup plus difficiles des aspirations qui auraient leur reflet dans le passé. Le passé devient refuge, le récit national est en panne, figé dans la forme que lui avait donné un présent aujourd’hui révolu. Autant dire que le passé est désormais voué à être réactionnaire, tant que ne sera pas engagée une redynamisation du présent et des projections dans un futur lui rendant sa vivacité.

 

Anne-Marie Thiesse est l’auteur de La Création des identités nationales, Europe XVIIIe-XXe siècle (Seuil, 1999) et Faire les Français, Quelle identité nationale ? (Stock, 2010).

 

Crédit photo : DENIS CHARLET/STF/AFP